Une critique intéressante publiée dans le Monde (article Le Monde) a déjà souligné les principaux points faibles du nouveau film de Woody Allen, Midnight in Paris : une histoire vue et revue, une capitale française affaiblie par la vision américaine et les clichés des cartes postales. Mais aussi ses points forts: une atmosphere romantique plutòt agréable et un certain sens de l’inattendu. Le critique conclut que le film exprime la tendance de Woody Allen à se réfugier dans des images idylliques pour guérir ses plaies du passé, dues à ses origines sociales et religieuses. J’aimerais dans cet article mettre en perspective les problématiques urbanistiques soulevées en filigrane dans Midnight in Paris.
Paris revisité à travers ses representations
Le moyen le plus fiable de se rendre compte des intentions du film est peut-être de proceder à une brève analyse de son affiche. L’affiche prépare et guide la lecture d’un film et, comme la couverture d’un livre, permet parfois de représenter à l’extrême et le temps d’un regard ce que le film veut transmettre aux spectateurs.
L’affiche de Midnight in Paris se se compose de prises de vue rélles montées avec des morceaux de paysages peints à la manière de Van Gogh. Le Paris tel qu’on peut le voir aujourd’hui est donc contaminé par les oeuvres qui ont eu comme objet la capitale française. Si Midnight in Paris est un portrait nostalgique de la ville, il semblerait donc que la nostalgie se définit donc comme la relation affective d’un individu ou d’un groupe contemporain avec les représentations d’un passé étant à sa disposition. Le passé nostalgique est donc un passé qui n’a jamais existé et qui se constitue tant bien que mal par les héritages et les sources que nous parvenons à en extraire : les peintures, les photographies, les descriptions littéraires, etc.
Cette définition de la nostalgie s’opposerait donc à une autre définition possible qui la rapprocherait du souvenir déformé. Dans le cas de Midnight in Paris, la nostalgie n’est en aucun cas un souvenir déformé par le temps mais une reconstitution d’une époque dont les seules traces restantes sont les discours ou les oeuvres qui ont pu remonter jusqu’à nous, ces discours et oeuvres étant déjà les fruits d’une interprétation artistique ou rhétorique.
La tyrannie des représentations
Midnight in Paris est donc une interprétation des oeuvres passées sur Paris à travers un ingénieux réseau inter-médiatique ou intertextuel : le cinéma du présent met en image et en mouvement la peinture et la littérature du passé. L’art ne s’inspire plus du réel mais des autres oeuvres d’art. La réalité historique comme référence est donc éliminée du scénario au profit des héritages qui sont en notre possession aujourd’hui. Ce film est un exemple supplémentaire de la disparition du passé dans la conception contemporaine de la culture. Le passé et le présent se mélangent ainsi au sein d’une immense bibliothèque synthétique remplie d’oeuvres et de discours dont on ne distingue plus les écarts temporels. Pour autant, dans cette bibliothèque, le passé et le présent ne coexistent pas : les représentations du passé sont bien plus fortes que le passé lui-même. A l’époque contemoraine, les rénovations de Viollet-le-Duc sont les exemples précurseurs de la force de ces représentations. Le Moyen-Âge était alors considéré comme un âge d’or plein de légendes et de magie, ce qui a donné naissance aux châteaux de contes de fées, comme le Pierrefonds rénové de Viollet-le-Duc.
De la même manière, nous construisons des lieux soi-disant respectueux du passé parce qu’ils seraient inspirés du passé : la rénovation du Petit Trianon a abouti à l’enlèvement des tapisseries de Louis-Philippe pour révéler les murs d’origine. Mais en quoi la pierre d’”origine”est davantage légitime ou historique que les tapisseries de Louis-Philippe?
Midnight in Paris en contexte : Paris est-il une ville morte?
Ce qui est à craindre, c’est que cette hégémonie des représentations du passé dans les conceptions urbanistiques futures ne conduisent nos villes à être des ville-musées ou des villes-façades parce qu’elles se seraient transformées en immenses témoignages intouchables et victimes de la tyrannie de l’authenticité.Y a-t-il des indices pouvant suggérer que Paris suit ce chemin?
Pour Marc Augé (L’impossible Voyages, Rivages, 1992), l’imaginaire d’une ville est lié à la rencontre des itinéraires individuels et collectifs, au mariage des habitudes de chacun. Pour cela, les lieux anciens de rencontre (les Universités, les bibliothèques, les opéras, même les musées) ont besoin d’être pratiqués par les populations pour ne pas être transformés en façades ou espaces intouchables et garder une utilité dans la pratique contemporaine de la ville. Un imaginaire naît de pratiques susceptibles de faire naître de nouveaux imaginaires, ce qui est propre aux villes-mémoire, qui conjuguent une histoire collective et des pratiques contemporaines hétérogènes, et aux villes-rencontres, qui tandis que la « ville-fiction », que Marc Augé qualifie de « morte », expose un imaginaire à partir d’un vivier d’images et d’histoires choisies.
Dans le chapitre « Une ville de rêve », il imagine également Paris en 2040, en se disant que Disney serait la firme chargée de la rénovation et de l’animation de la ville, appelée désormais Paris Quatre Saisons. Le Marais comme partie thématique s’appelle « Disney Belle Epoque », Montmartre est renommé « Disney Beaux Arts ». Disneyland Paris est une scène de spectacle comparable au Paris 2040 décrit par Marc Augé.
D’un côté, Paris peut sembler s’apparenter à une ville-morte selon la définition de Marc Augé. Souvenons-nous de certains accidents, comme le pavillon français de l’exposition universelle de Shangaï en 2010. N’y était à l’honneur que l’obscurantisme du snobisme parisien à travers une série de panneaux sans commentaires ni explications. Je renvoie le lecteur à un article consacré au sujet sur un autre blog (article exposition universelle de Shangaï) . Le pavillon français ne faisait allusion ni aux nouvelles technologies ni à la vie des Français. L’exposition” Paris au temps des impressionnistes” à l’Hôtel de Ville de Paris sacralise davantage les travaux haussmaniens que l’avant-garde impressionniste. On ressent dans cette exposition la nostalgie de cette époque efervescente de bâtisseurs et de transformations qui constituerait pour Paris un âge d’or indépassable et inimitable.
D’un autre côté, des projets à venir promeuvent le renouveau des pratiques de lieux anciens afin d’éviter leur muséification. Le projet d’un pavillon Louis Vuitton conçu par Franck Gehry, malgré les mouvements qui s’ y opposent, serait une opportunité d’enrichir l’identité du Bois de Boulogne tant marquée par Haussmann (pdf de présentation du pavillon de Frank Gehry). Le quartier Samaritaine est également sur le point de revêtir une nouvelle peau grâce à la collaboration de LVMH et la mairie de Paris (communiqué de presse LVMH). Quant aux esquisses de Paris 2020, qu’on a pu croiser au détour des allées du parc de Bercy ou lors de l’exposition La Ville fertile à Paris (page officielle de l’exposition), ont mis à l’honneur les possibilités de mariage entre les immeubles haussmaniens et les nouveaux besoins en espaces verts , notamment par le recours au rehaussement des édifices et la création de terrasses végétalisées sur les toits et de passerelles ombragées. Pour reprendre les termes de Françoise Choay dans L’Allégorie du patrimoine (Seuil), ces projets pourraient être des indicateurs positifs de notre “compétence d’édifier”. Ils expriment une mobilisation inteligente du passé, et non son immobilisation, qui serait le symptôme d’une peur contemporaine d’une vide (résumé du livre).

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très intéressant. Ville vide de vie, mais cela dépend de qui la regarde.