Doubles vies : un film sur les vrais faux enjeux du numérique ?

phone-1052023_960_720Le dernier film réalisé par Olivier Assayas, Doubles vies, s’apparente à une fable sur la relativisation et la nature anthropologique. L’intrigue démêle les relations extra-conjugales de plusieurs couples, sur fond du questionnement d’un directeur de maison d’édition sur la numérisation de son catalogue, et de la carrière plate d’un de ses auteurs en mal de public qui ne peut s’empêcher d’écrire sur sa propre vie. C’est le choix d’associer deux intrigues, une sur les couples et une autre touchant à la numérisation du monde de l’édition, qui éveille la curiosité et l’intérêt.

La problématique générale issue de cette confrontation pourrait être la suivante: le numérique génère-t-il une modification profonde de l’humain ? Que reste-t-il au contraire de fondamental, d’inchangeable, dans l’être humain comme être social ?

Les illusions de l’innovation en philosophie et sociologie

De nombreux chercheurs en histoire des techniques soulèvent déjà la question de l’impact technique sur le corps et la pensée, ce que Doubles vies met en récit sur un ton incisif, cruel, ironique et comique. Le philosophe Walter Benjamin, dans les années 1930, suivi par ses héritiers, se demande quelles nouvelles compétences visuelles d’analyse sont par exemple développées chez le spectateur par l’émergence du cinéma (pour les héritiers, voir l’ouvrage collectif Persistances benjaminiennes : http://psn.univ-paris3.fr/ouvrage/21-persistances-benjaminiennes).

Ces réflexions suscitent aujourd’hui des rêves et des anticipations, mais aussi des articles scientifiques (https://lejournal.cnrs.fr/billets/transhumanisme-de-lillusion-a-limposture), sur la création progressive d’une espèce transhumaine, mi-homme, mi-machine.

La sociologie de l’innovation (Madeleine Akrich, Michel Callon, Gérard Gaglio et Bruno Latour, notamment), s’est également penchée sur la question de l’innovation comme proclamation incessante d’une nouvelle nouveauté ou au contraire comme banalisation et appropriation d’une invention dans les pratiques.

Le fond et la surface, ou la désillusion du changement

C’est dans un contexte à moitié illuminé et obsédé par le digital que le film Doubles vies tente de faire la part des choses sur le phénomène numérique comme outil marchand reposant sur l’argument répété de la « révolution merveilleuse » (alors que la révolution est plutôt rejetée sur le plan politique par la pensée entrepreneuriale…). Le numérique représente peut-être une « illusion nécessaire » (Chomsky) : il s’agirait d’un micro-événement ou d’une atmosphères qui laisse croire que la pensée est plurielle et que tout peut changer alors que ce n’est qu’un écran de fumée qui conforte la pensée dominante en créant des bulles d’aération.

Dans le film, cette idée est retranscrite par la phrase célèbre de Lampedusa dans Le Guépard, et justement signalée comme banale par le personnage d’Alain (Guillaume Canet) quand elle est prononcée par Laure (Christa Théret) : « Il faut que tout change pour que rien ne change ». La citation du fougueux Tancrède dans Le Guépard adressée au vieux Salina face à la révolution italienne reprend en effet l’image d’un changement total de surface permettant au système de fond de se pérenniser (pour plus de réflexions sur ces fins de monde, voir le rapport du jury d’agrégation de lettres modernes de 2016, p.14 à p.32 : http://media.devenirenseignant.gouv.fr/file/externe/53/6/rj-2016-agregation-externe-lettresmodernes_-_v2_670536.pdf). Les œuvres du romantisme désenchanté, comme on les a appelées, abordent largement ce thème de la montagne qui accouche d’une souris (Lorenzaccio de Musset) ou d’un espoir de progrès qui se transforme en débauche (cf. la description amère de la révolution de 1848 par Flaubert dans L’Éducation sentimentale). Le « mal du siècle » décrit par Musset et dû la déception des espoirs liés à la Révolution française qui a accouché de régimes bourgeois autoritaires va-t-il revivre dans le désenchantement des déçus du numérique?

La polysémie du double

Dans la structure de Doubles vies, on nous fait croire dans la première partie du film que le numérique sera central dans l’intrigue alors qu’il n’est qu’un prétexte de surface pour révéler les manies immuables des relations sociales. Ce premier sens qui fait directement référence au Guépard est complété par la sens de la polysémie du titre Doubles vies. L’expression « double vie » est courante est définit la pratique secrète de deux existences familiales et/ou professionnelles parallèles. La mise au pluriel de l’expression dans le titre du film suggère deux autres significations :

– plusieurs couples dans l’intrigue ont une relation extra-conjugale,

– il existe différents types de vies parallèles : apparences sociales / intimité cachée (pour David, l’homme politique conseillé par Valérie), vie réelle / vie du roman (pour le personnage Léonard, auteur d’autofictions).

De la parodie de la révolution numérique à la peinture de relations sociales cruelles que le numérique n’a pas inventées

Si on en revient à la fonction structurelle du thème du numérique dans le film, on constate d’abord qu’il est fortement ironisé dans les discours illuminés, parfois ampoulés voire incompréhensibles de ses partisans. Dans le cas de la consultante en « transformation numérique », Laure, chargée d’accompagner la maison d’édition d’Alain dans sa digitalisation, il s’agit de phrases prononcées sur un ton monocorde et robotique, apprises par cœur, jouant sur des analyses apparemment sociologiques, mais dans le fond tellement assertives qu’elles sont ironiques et parodient les discours séducteurs des agences de conseil.

Dans le registre parodique, citons aussi les débats interminables des « Je-sais-Tout » qui inondent le film et font sourire. L’écrivain blogueur aux « 5000 vues par jour », ami du couple Canet/Binoche, tient des propos sur un ton péremptoire, assis profondément et vulgairement dans un fauteuil, sur la gratuité, l’art, l’écriture et les liens entre numérique, goinfrerie d’actualités et édition traditionnelle. Selena, incarnée par Juliette Binoche, est le personnage symbolisant le regard amusé du spectateur qui prend de la hauteur, refuse à la fois l’enchantement et le catastrophisme et joue l’avocat du diable pour ne pas laisser s’imposer un discours rempli de certitudes sur les innovations qu’on nous présente sans cesse.

Toutefois, le numérique n’est pas le seul concerné par ces conversations entre « bonnes » personnes. La rencontre en librairie entre le personnage Léonard et les détracteurs de son roman un peu trop autobiographique amorce aussi le débat sur la qualité d’une oeuvre en soi ou la qualité de sa réputation. Dans une scène qui rejoue la censure de Baudelaire et Flaubert pour immoralité, Léonard est contraint de répondre davantage aux accusations qu’aux remarques sur son style.

Autre exemple, lors d’une soirée, Valérie est prise à partie personnellement sur son engagement auprès d’un élu local alors que le sujet traite du système politique en général. Qui n’a pas déjà vécu cette scène de la vie quotidienne ? Vous avez par exemple une passion, et le monde entier, au lieu de vous encourager et de s’intéresser, vous renvoie aux visages et les vices et les travers du système pour vous écœurer et suggérer votre naïveté car vous ne comprenez rien à rien. Nous avons tous été au moins une fois victime et bourreau dans ce genre de situation.

Hormis la cruauté sociale de ces scènes qui fait reposer sur Valérie le poids de la défense du monde politique ou sur Léonard la honte de ses sources d’inspiration, alors qu’elle veut juste y croire encore un peu et qu’il cherche à sublimer un traumatisme par la fiction, on apprend surtout dans ces passages, qui font écho aux discussions stériles sur le numérique, que le sujet du film n’est pas la technique digitale en soi. Ce serait plutôt  d’autres drames du quotidien qui éclosent dans tous les contextes sociaux, comme l’engagement, le lien entre vie privée, vie publique et travail, l’entraide et l’indifférence, la sincérité, l’effet de groupe, la pluralité de chaque individu. Chaque personnage du film, à ce titre, se contredit et est inclassable.

Conclusion : tout ça pour ça !

Dans le film, les choses importantes qu’on vient de mentionner sont finalement très peu abordées dans le cadre collectif et mondain, où on parlerait en conclusion de sujets vains en perdant beaucoup de temps. La scène finale du film est révélatrice : face à la mer (symbole romantique de la nature à la fois éternelle et capricieuse), le couple se réconcilie autour de l’annonce d’une grossesse, avec une conversation sur l’endroit où se trouve exactement le bébé dans le ventre. De même, peu avant le dénouement, on remarque que Laure est finalement intéressée par autre chose que le numérique, un désir d’évasion qui reste mystérieux. Tout au long de l’intrigue, de petites phrases indiquent en effet que chacun tente d’affirmer aux autres qu’il les connaît mieux que personne : « tu as toujours été commercial », « tu aimes l’argent », etc. L’essentiel se joue en coulisses, loin du monde, loin des observateurs.

À travers l’écran de fumée d’un fil rouge sur la transformation numérique d’une maison d’édition, le film Doubles vies développe le paradoxe d’un monde dit « connecté » où les frontières de la vie sociale persistent, qu’elles apportent des émotions positives ou négatives (pudeur, secret, intimité, passion sans mots pour les partager, incompréhension, préjugés, etc.). Le prétexte du numérique n’est donc que le contexte contemporain dans lequel sont soulevées les mêmes questions que dans les plus grands romans, qu’ils soient imprimés ou sur liseuse, des Liaisons dangereuses de Laclos aux Belles Images de Simone de Beauvoir.

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« Macron dans l’arène » : quel courage de ne rien faire !

Le quotidien gratuit CNews titrait ce vendredi 25 janvier un de ces sujets à la une « Macron dans l’arène ». Le chapô indiquait que le président participait à un débat citoyen. Mais le titre de l’article de Challenges (ici) pourrait aussi faire l’objet de longues réflexions sur cette « arène citoyenne » à qui on donne du pain et des jeux, et à laquelle « s’invite » le président, comme s’il n’en faisait pas déjà partie, peut-être parce qu’il appartient au salon feutré de l’élite où on parle sérieusement ? Mais je me contenterai de deux réflexions sur le titre de CNews, une sur le pléonasme « débat citoyen », et une autre sur le courage présumé d’un président « dans l’arène ».

Le pléonasme et la perte de sens des mots

La première réflexion traitera du pléonasme « débat citoyen ». Un pléonasme est la juxtaposition de deux termes qui portent le même sens et qui paraît donc répétitive inutilement, comme « un petit nain ».  On pourrait bien se demander ce que serait un débat non-citoyen, puisque nous sommes tous citoyens, tout le temps. Au travail, dans la rue, à l’école, au cinéma ou dans un supermarché, nous sommes avant tout citoyen. Ce pléonasme est le symptôme d’un phénomène plus large de perte de sens des mots, qui entraîne le besoin de requalifier sans cesse par des adjectifs des noms qui portent déjà le sens de cet adjectif. Hormis « débat citoyen », citons « vérité vraie », « science intègre », « débat collectif », « entreprise humaine » ou de « responsabilité sociétale et environnementale », etc.

Pourquoi et pour quoi ces pléonasmes ?

Si le besoin de ces adjectifs positifs a émergé, c’est bien parce que la vérité s’est révélée comme manipulable et naïvement définissable, c’est parce que la science peut être mise au service d’éditeurs avides et des intérêts de groupes industriels, c’est parce que certains débats ressemblent davantage à une suite de témoignages stériles qu’à un échange constructif ; c’est parce que les entreprises n’ont plus la connotation de groupe humain tourné vers un objectif sociétal. Or, la vérité est un processus et non un fait, une science non-intègre n’est plus de la science, un débat non-collectif n’est pas un débat, une entreprise non-humaine est une phénomène naturel (la question de l’entreprise inhumaine est un autre sujet!).

Le contexte néo et ortho-libéral que nous subissons plus ou moins avec le sourire a produit des expressions absurdes. Les mots sont utilisés de manière orwellienne pour faire accepter le pire (le mot « amour » est par exemple utilisé pour dire « guerre », « choix » pour dire « obligation », « flexibilité » pour dire « soumission ») : il faut donc, dans le langage courant, redonner à ces mots pervertis leur sens premier avec l’ajout d’un adjectif, ce qui a donné le droit à un débat de rester stérile, à une entreprise de négliger l’humain. Les rayons « bio » dans les supermarchés suivent le même esprit : s’il y a un rayon « bio » séparé (qui jouerait le rôle de l’adjectif), on imagine que les autres rayons ne le sont pas (nom qui a perdu son sens). Un jour, on nous parlera de société sociétale, de sécurité sûre et de bonheur heureux.

Le président Macron et le courage

Arène et débat: une métaphore qui méprise la démocratie

La deuxième interrogation soulevée par le titre « Macron dans l’arène » naît du choix du terme arène. La métaphore du toréador jeté dans l’arène face au taureau, du chrétien livré aux fauves, ou des gladiateurs qui s’entre-tuent, est fréquente en journalisme et dans le langage courant. On dit souvent aussi qu’on s’engage dans la « fosse aux serpents » ou la « fosse aux lions » avant d’intervenir face à un groupe difficile. En tout cas, cette métaphore symbolise la situation d’une personne seule contre tous. Le titre met ainsi en scène l’héroïsme de Macron face à la sauvagerie d’un peuple avec qui il ferait le sacrifice de débattre dans une arène où attendent dans l’imaginaire taureaux et lions. Le peuple est seul décideur légitime, désolé que l’élite en soit fâchée. Voilà que les journaux, par le choix du mot arène, font du président une victime, comme s’il était un intellectuel condamné par des idiots avides de chair fraîche.

Or, n’oublions pas que la sauvagerie vient plutôt des dirigeants, autant dans les mots que dans les actes politiques, voire les déclarations illégales. Le pouvoir LREM se défend ou présente ses excuses en expliquant que « les gens n’ont peut-être pas tout compris, que le gouvernement n’a pas été assez pédagogue ». On peut aussi penser, en se mettant de l’autre côté, que les gens comprennent très bien et qu’ils ne sont simplement pas d’accord avec la marche forcée et inconditionnelle qu’on nous impose à travers des réformes inadaptées, injustes, accessoires.

Ne confondons pas le bac à sable et l’arène !

Après l’arène, passons plus particulièrement au « seul contre tous » et à l’idée de courage qui s’en dégage. Le courage politique qu’on nous montre serait prouvé par le fait de se mêler à la foule, d’aller lancer une petite pique mesquine à un citoyen mécontent et répéter en boucle le même programme en affirmant « tenir le cap ». Le cap de LREM étant de délier tout ce qui a été lié depuis des siècles par les combats et réflexions philosophiques, et ensuite d’appeler cela progrès, c’est déjà problématique.

L’autre remarque à formuler sur le courage est justement que les bains de foule ne sont pas des marques de courage, c’est l’activité d’un président et rien de plus. Les usagers du métro parisien, si on y pense, vont également tous les jours dans l’arène citoyenne, et on ne les félicite pas tous les jours dans les quotidiens et les chaînes de radio publiques. À la différence des lois et des décisions importantes, les bains de foule du président sont cependant visibles et passent très bien à l’écran en jouant la proximité physique. Alors pourquoi s’armer de courage politique quand on peut y faire croire en se promenant dans la rue au milieu de citoyens ?

On peut comprendre sans accepter : la vérité n’est pas une et unique

Le courage politique serait bien plus productif pour Monsieur le Président s’il proposait des changements radicaux plutôt que de ressasser que la fatalité et le contexte international nous imposent la libéralisation de tout, les inégalités, la liberté des plus riches et la répression des plus démunis. Monsieur Macron est sûrement persuadé d’être courageux parce qu’il pense détenir la vérité sur plein de valeurs et sur la bonne vision du monde. Pour un élu, c’est une erreur et une errance. Foncer tête droite pour un programme qui a convaincu un quart des Français, c’est appliquer, non la République en marche, mais la Vérité en marche, ce qui est proche d’un régime dictatorial dans une démocratie théâtrale qui se paie de mots. On sent dans ses prises de parole qu’il se croit extrêmement légitime, habité par la mission d’expliquer qu’il a raison. Ceux qui ne comprennent pas sont donc des fainéants, de mauvaise volonté, ou n’ont pas le goût de l’effort. Ce raisonnement, porté également par la majorité parlementaire, est cohérent mais léger intellectuellement. Il y a une vérité dans la manière de poser une multiplication, pas dans la manière dont doit se répartir la richesse d’un pays.

Monsieur Macron décrit le courage comme « le goût de l’effort ». Mais, dans ses termes, il s’agit d’un effort pour s’adapter aux conditions de vie désastreuses confortées par ses réformes et, selon lui, par une conjoncture presque divine des marchés, un monde qui lui convient assez bien dans ses grandes lignes. Or, il est aussi possible de penser que l’effort serait de réfléchir à une autre configuration, d’oser penser autrement et de mettre les efforts non au service de la survie, non pour s’en sortir, mais pour construire ensemble un monde avec un projet économique, environnemental et social d’envergure.

Au lieu de cela, l’effort vu par LREM est de se battre pour devenir millionnaire. Cette conception égoïste de l’effort est aussi une cause du mépris exprimé par la majorité politique (élue, j’entends). Le nouveau livre de Madame Pinçon-Charlot est instructif sur ces thèmes. L’effort n’est pas de s’en sortir dans le cadre actuel comme si ce cadre était une fatalité, mais de trouver des voies de sorties vers un autre cadre. Pourquoi continuer dans le modèle de la compétition puisqu’on en a bien fait le tour dans toutes ses variantes sans donner au plus grand nombre et aux générations à venir les conditions du bien-être? Mais non…le monde va bien, il ne faut que lui apporter quelques correctifs par des lois aux titres grandiloquents, il faut laisser s’enchaîner des mandats insignifiants, puisque le politique n’a plus d’importance dans l’univers des initiatives personnelles.

Le courage de Monsieur Macron, en bref, est donc de servir ce monde en le préservant au maximum, sans rien faire d’autre que réprimer ceux qui s’y opposent ! Il utilise pour cela les arguments classiques des conservateurs, justement analysés par André Gosselin (article à lire dans cette revue). Sur le glyphosate, Monsieur Macron se refuse de l’interdire car cela aurait pour conséquence de ruiner la filière agricole : il fait naître la peur d’un désastre, comme le Rassemblement National sur l’immigration, les homophobes sur le mariage gay, etc. Si on en revient au courage, Monsieur Macron pourrait entreprendre un grand projet de substitution du glyphosate, déjà pris en charge par les agriculteurs eux-mêmes qui disposeraient selon l’INRA d’un grand nombre de solutions. Monsieur Macron ment en affirmant qu’il mentirait en disant qu’il y a des solutions de rechange.

En revanche, il était très urgent de supprimer l’Impôt Solidaire sur la Fortune, de préparer la libéralisation du rail et d’inverser la hiérarchie des normes du droit du travail. Monsieur Macron prépare une ère où il ne sera plus nécessaire de faire des réformes puisqu’il n’y aura plus aucun texte sur lequel réfléchir. L’État servira uniquement à punir et surveiller : en bref, à garantir les bonnes conditions d’un capitalisme prédateur. À gauche aussi, on peut crier au désastre, mais dans le but de conserver ce qui crée le social, pas ce qui le détruit.

Conclusion: le courage n’est pas chez les illuminés qui attendent

C’est donc la classe dirigeante qui est particulièrement fainéante, pas les chômeurs et les dénommés « assistés ». Les industriels font tout pour que rien ne change, la majorité politique également. À eux, il faudrait leur donner notre entière confiance et ne pas contrôler leur richesse émanant pourtant des travailleurs. Et aux démunis, il faudrait infliger toujours plus de contrôles (chômeurs, manifestants, salariés) et toujours moins d’aides. Pour libérer les riches (comme entité symbolique, non comme individus), il faut museler les moins riches grâce auxquels ils ont ce qu’ils ont. Un riche ne se fait jamais tout seul, tout comme Macron n’est jamais seul dans l’arène. C’est le peuple qui se bat dans l’arène que sa famille de pensée a elle-même construite et dont il contemple l’héritage et la continuité du haut de sa tribune.

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Trois phrases énervantes et six traumatismes de l’ère LREM

Phrase n°1 : « La haine anti-Macron : d’où vient-elle ? »

L’Express de la semaine du 12 au 18 novembre titre « La haine anti-Macron ».

Quel mauvais titre ! Et pour deux raisons. Les Français soulevés dans le mouvement des Gilets Jaunes sont traités de « haineux », alors qu’ils défendent des idées philosophiques, réfléchissent au sens de la vie ensemble, du bien commun et de la représentation politique. Il n’y a pas de haine mais une insurrection contre un ordre injuste. Ce ne sont pas des gens de « l’ultragauche » furieuse, comme le journaliste de « l’ultraconnerie » le prétend. Mais il ne fallait pas s’attendre à plus de respect de la part de L’Express qui, comme son nom l’indique, écrit trop vite sans réfléchir aux mots utilisés.

La deuxième raison est associée à la première : il n’y a pas de haine « anti-Macron », mais une réflexion qui va contre la vision du monde qu’il représente et qu’il défend dans ses lois orwelliennes, dont les noms sont contraires à leur contenu. Le président de la République, son gouvernement et l’assemblée issue de son mouvement, comme le dit une des seules phrases non-grossières du dossier de L’Express, sont tellement certains de détenir la vérité qu’ils s’opposent à tout un courant de pensée qui traverse la population. C’est oublier que c’est le peuple qui est souverain, pas l’Assemblée en tant que telle, et encore moins le président de la République. Les despotes éclairés sont d’un autre temps.

Phrase n°2 : « Les gens ont voté, il faut lui donner sa chance »

Les élections de 2017 ont donné à la majorité un socle électoral fragile. Mais, même si 60% des inscrits avaient voté pour LREM, cela ne donnerait pas un chèque en blanc à une majorité parlementaire ou à un pouvoir exécutif pour faire ce qu’ils entendent, même s’ils respectent un sacro-saint programme, sans rectifier les mesures en fonction du souhait des Français. Mais l’option du référendum fait peur.

Les Français ont le droit de se rendre compte que le cap pris n’est finalement pas le bon, sans attendre que les désastres prévisibles ne se réalisent. Un programme d’élection présidentielle n’est pas une stratégie d’entreprise à développer sur cinq ans et déclamée en séminaire de Top Managers. Le président n’est pas un patron et n’est pas là pour insuffler une bonne parole à ses employés. Nous sommes dans un pays fondé uniquement sur la volonté d’être ensemble et des principes communs, et sur aucun autre objectif chiffré ou d’image.

Il n’y a pas de République au-delà du peuple français, c’est ce qu’oublient aussi ces preneurs de paroles politiques ou médiatiques et autres chroniqueurs qui chantent à tout va la préservation d’un présumé ordre républicain. L’institution ne doit pas remplacer le peuple mais le représenter.

Phrase n°3 : « Il dit la vérité, donc les gens se vexent »

Certains peuvent penser que la colère viendrait du fait que le pouvoir « ose » enfin faire bouger les lignes, avec courage et détermination. Les discussions sur la psychologie d’un président jeune et fougueux qui s’exprime dans des phrases piquantes sans réfléchir sont amusantes, et on y participe tous, mais il ne faut pas y voir autre chose qu’un divertissement. En toute logique, que Monsieur Macron verse une larme ou pas à la télévision, qu’il soit sincère ou pas, cela n’a rien de politique.

L’argument défendant que le pouvoir dit la vérité et que cela énerve le peuple n’est pas infaillible, car la vérité n’existe pas en politique. Cet article n’étale par exemple qu’une opinion et ne se veut pas vérité absolue sur ce qu’il faut mettre en place pour vivre mieux ensemble. Il n’existe pas non plus de « fin de l’histoire » ou de victoire définitive du capitalisme comme certains ont pu le dire.

Les Français veulent peut-être des réformes, mais pas celles-là, ou plus celles-là. LREM nous sert du réchauffé rebattu par la Commission européenne ortho-libérale, mais je ne vais pas nier que cela demande du courage ! Il suffit d’écouter les députés à l’Assemblée pour comprendre le malaise dans lequel ils se trouvent et qui tourne à l’euphorie malsaine : de plus en plus, ils se lèvent dans l’hémicycle pour applaudir sans raison des intervenants qui brassent de l’air. Le chant du cygne… En bref, dire qu’un président fait « enfin » des réformes n’est pas un argument en soi valable, car il coupe court à un débat sur le contenu de ces réformes.

Le courant de pensée de droite dont LREM se revendique met en place partout dans le monde une organisation fondée sur l’oppression sociale pour favoriser la liberté du capital : cela commence par une division du peuple pour le mettre en colère en opposant les méritants et les fainéants, et lui reprocher ensuite d’être en colère pour le museler. Le musellement se fait de deux manières : par la dénonciation de l’insurrection en violence illégitime, et par la ponction en taxes qui, contrairement aux impôts et aux cotisations, sont injustes.

Six traînées de poudre à ne pas oublier

Je n’oublierai pas en 90 jours, malgré les théories fumeuses des conseillers en communication, que :

  • Les employés de la SNCF ont été traités de privilégiés pendant qu’on supprimait l’impôt solidaire sur la fortune pour donner une « bonne image » de la France aux investisseurs. Les investisseurs ne veulent pas payer moins d’impôts : ils veulent des routes, des personnels qualifiés et des infrastructures. Les gens ne veulent pas choisir entre des trains bleus et des trains verts, puisque deux trains ne peuvent pas partager un même rail. Ils veulent des trains qui roulent et partout. On sait que la libéralisation des monopoles dans l’énergie et le transport conduisent au désastre. Dans le conflit social à la SNCF, on a supprimé des droits acquis par le combat syndical pour « agiter » les concernés, on a fait semblant de les écouter dans des fausses concertations qui sont en fait des auditions, puis leur colère a été montrée comme la preuve qu’ils étaient bien privilégiés et stupides.
  • Le Code du Travail transformé en « frein à l’embauche » a été souillé par des réflexions indignes sur la libération des énergies. Les énergies sont en effet libérées depuis cinq semaines sur les ronds-points et les carrefours : bravo, Messieurs de l’exécutif. J’ai vu le soutien apporté par des passants aux grévistes de l’Holiday Inn à Clichy. Dans la même période, j’ai entendu des gens râler parce certaines branches avaient de meilleures conventions collectives que la leur et se contenter de cet argument pour en demander la dégradation. Le monde marche sur la tête : pourquoi ne pas demander plus de droits sociaux plutôt d’exiger que l’autre en ait moins ? Gardons toujours en tête que le privilégié n’est pas toujours visible ! Un multimilliardaire en colère ne manifeste pas, il passe un coup de téléphone. Ne jugez pas la caissière qui doit s’occuper de six caisses automatiques et tarde à vous servir, mais demandez des comptes à l’employeur qui l’épuise. Cet employeur vous dira toujours que ce n’est pas lui qui décide…L’impossibilité de s’insurger collectivement est institutionnalisée par la pression sur les individus et l’absence de responsable, puisque tout cela fait « système ». La classe dirigeante peut donc plaindre en pleurnichant et en toute impunité les pauvres victimes de ce système inaltérable incarné dans « la crise », « la mondialisation », le « c’est comme ça », ou autres inventions utilisées par les libéraux pour refuser tout progrès social.
  • On nous sert des montagnes qui accouchent de petits rats nocifs depuis un an et demi: pathétique loi sur la confiance en la vie parlementaire, suppression d’un statut protecteur pour défouler la haine sur des travailleurs et pas sur les oies gavées du capitalisme, réussite de tous les étudiants grâce à une plateforme déjà manipulée par les utilisateurs et une nouvelle contribution de 90 euros. Si vouloir un autre monde et proposer des solutions concrètes pour lui donner corps plutôt que de bidouiller des impôts par-ci et des allègements par-là, c’est être un Gaulois grognon, alors je suis ravi d’en être.
  • Le pouvoir en place vit dans l’ancien monde: il pense que tout salaire est mérité quel qu’en soit le montant, il pense que le libéralisme économique pacifie les peuples alors qu’il les divise, il pense que la créativité vient de la concurrence non-faussée et du burn-out, il pense qu’une taxe et des aides à l’achat de chaudières et panneaux solaires sauveront l’environnement, il pense qu’il vaut mieux dégrader les services publics pour faire croire à une augmentation du pouvoir d’achat et vendre tout et n’importe quoi sans planification intelligente. Les personnes qui prétendent que rien d’autre n’est possible ont le droit d’assumer que ce monde leur convient. Mais je préfère une France où je cotise chaque mois pour ma Sécurité Sociale et celles de mes concitoyens, plutôt que de payer, avec un salaire triplé et sans cotisations, uniquement les frais dont ma petite personne a besoin.  Je préfère payer des impôts pour de bons services publics équilibrés plutôt que de choisir moi-même à quelle école privée ou à quel musée abandonné je vais donner mon argent. Les Français ne forment pas une ethnie : nous ne sommes donc liés que par des systèmes de solidarité. Ceux-ci sont fragiles et nécessitent une vigilance dans la manière dont les donneurs de leçons sur le mérite et le travail les détricotent progressivement. Les détruire, c’est détruire la Nation qui n’a que des principes universels et n’a aucune couleur ou frontière.
  • Le chef du gouvernement prévoit de décupler les frais d’inscriptions pour les étudiants étrangers hors « espace communautaire » (sic!) : la France n’est pas qu’européenne, elle est universelle. Un étudiant étranger qui paiera 3000 euros son année de master aura droit aux mêmes salles bondées et aux mêmes enseignants que les autres. Il n’y a donc aucune justification de proposer ces tarifs qui sont une honte pour la France. Venir étudier en France quand on est défavorisé dans son pays, Monsieur le Premier Ministre, c’est déjà un parcours du combattant, c’est déjà très cher, et c’est une preuve de respect pour nos valeurs, notre langue et notre histoire rebelle. Qu’on ne vienne pas nous sortir l’argument stupide de ceux « qui profitent ». Les universités françaises seraient presque vides sans cette matière grise venue du monde entier, pas seulement des familles qui peuvent se le permettre. Chercher à attirer tel ou tel profil de tel ou tel pays, c’est prendre les gens pour des marchandises et les dégrader au lieu de les honorer.
  • Des parlementaires et des membres du gouvernement ont applaudi le président de la République lorsqu’il se félicitait d’avoir employé Monsieur Benalla, et pendant que des fonctionnaires étaient accusés plus ou moins implicitement d’obéir aux ordres émanant des ministères.

Dans un blog dédié à l’imagination et aux autres mondes, cet article me semblait important et légitime. Je suis loin d’inventer l’eau chaude mais la violence symbolique subie est trop forte pour résister à la décrire avec mes mots. J’invite tous ceux qui le peuvent à mettre des mots sur l’angoisse provoquée par l’idéologie qu’on nous impose comme « la seule possible ». Cet article s’oppose à mes principes de réserve sur internet et me rapproche des énervés du clavier que je dénonce habituellement dans mon coin, mais chacun fait ce qu’il peut avec ses armes.

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Coco : un film qui fait moins peur de mourir

En grandissant, phénomène étrange, je pleure de plus en plus à la fin des dessins animés Disney. Je ne me l’explique pas vraiment. Peut-être que je suis davantage sensible aux émotions des personnages face à des événements qui parlent à des adultes : les consécrations amoureuses, les réconciliations familiales, les déclarations d’amitié. Tout cela, un enfant peut le comprendre mais peut difficilement s’y identifier ou se projeter. Je n’ai bien entendu jamais vécu dans mon existence une situation disneyienne, mais quand j’imagine dans que cela puisse arriver, les larmes se mettent à couler. C’est de l’empathie, il ne faut pas vivre un malheur pour le partager, mais simplement un cœur et de l’imagination. Or, contrairement à ce qu’on croit, je pense que les enfants manquent souvent d’imagination. On ne les nourrirait pas de fictions, sinon. Nuance : ils sont demandeurs de contenus imaginaires. Quoi qu’il en soit, j’ai pleuré pendant le dernier quart d’heure du dessin animé Coco. Ce dessin animé aborde des thèmes qui me font fondre : la libération de la parole dans le cercle familial, et le souvenir des défunts. C’est donc tout à fait personnel et, il me semble pendant les fêtes de fin d’année, aussi universel.

Libération de la parole dans le cercle familial

La libération de la parole intervient à deux niveaux. D’abord, c’est Miguel qui incarne une certaine liberté, celle de s’opposer à sa famille qui rejette l’idée qu’il puisse être musicien. Or, cette liberté est à relativiser puisqu’elle s’inscrit en filigrane dans la transmission génétique du don artistique : Miguel se sent légitimement artiste dès lors qu’il croit découvrir que son ancêtre était un grand chanteur. La réflexion qui surgit est la suivante : une rébellion peut-elle s’effectuer hors de tout modèle ? Tout acte de liberté ne s’inscrit-il pas dans la copie d’une figure tutélaire ? Y a-t-il véritablement créativité dans l’acte rebelle ? Sincèrement, je ne le crois pas. Moi-même qui m’affirme révolutionnaire me nourris de très vieilles idées qui transpirent la naphtaline et les livres poussiéreux.

Le deuxième aspect de la libération de la parole est plus conciliant car il est chargé de déclarations d’amour qui ne surviennent que dans les moments de crise où on sent que tout est perdu, qu’il faut saisir l’occasion de dire ce qu’on pense au risque de ne jamais pouvoir le dire ultérieurement. Disney et Pixar traitent la question du non-dit et du tabou familial sur le registre de l’émotion et fait de la parole ouverte la résolution même du récit, puisque l’amour enfoui enfin exprimé permettra à Hector de ne pas succomber à la dernière mort et à Miguel de vivre enfin son rêve. Si le mal semble résider dans la première partie du film au sein de la famille, c’est en réalité la solution qui s’y trouve : l’unité familiale résout le conflit. Le véritable mal s’incarne dans l’usurpation et le malentendu que celle-ci entretient. Quand le mensonge s’effondre, la famille se rassemble et peut produire un collectif qui veut prouver que le groupe est plus fort quand il est soudé et transparent, tout en étant respectueux des choix et libertés de chacun.

Coco est en cela fidèle à d’autres dessins animés classiques de Disney : la marâtre de Cendrillon est elle aussi une usurpatrice, le père de la petite sirène résout le conflit en acceptant que la liberté de sa fille ne réduira pas son amour pour lui et renforcera ainsi la famille. La famille est un élément perturbateur au début du film mais s’avère la solution du conflit à la fin du film. Là est l’utopie de Disney. Cette effusion de sentiments à la fin des films qu’on ne connaîtra jamais dans nos propres familles est émouvante parce qu’elle entend la douleur profonde de nos conflits familiaux souvent intériorisés.

Artistes et famille

  • Concilier famille et art (le rôle de rapprochement du rituel de la chanson « Ne m’oublie pas » entre Hector et Coco)

Coco traite une question banale à laquelle il est difficile d’apporter des réponses complexes : comment concilier l’ambition personnelle et les responsabilités collectives ? Finalement, question d’actualité, l’intérêt individuel peut-il contribuer à l’intérêt collectif ? Coco présente, avec d’un côté Hector Rivera, et de l’autre, Ernesto de la Cruz, une opposition de styles. Hector a quitté sa famille à regret pour exercer le métier d’artiste, mais il a trouvé un moyen de marier son art à sa vie de famille à travers un rituel : sa fille, Coco, et lui chantent à la même heure chaque jour la chanson qu’Hector a écrite : Ne m’oublie pas. La chanson est alors un moyen de créer un lien malgré la distance.

  • Quitter la famille par ambition (Ernesto de la Cruz)

Ernesto de la Cruz, quant à lui, utilise l’art différemment. Il est un opportuniste ambitieux capable de voler les textes et les partitions de son associé avant de l’assassiner. L’art est pour lui synonyme de célébrité et d’enrichissement matériel. Dans le monde des morts, il est connu pour sa fête annuelle prisée et très huppée ponctuée par un concert final devant la foule. Un technicien de sa troupe affirme même qu’il ne se rend jamais aux répétitions.

  • Du manichéisme à la dialectique

Le dessin animé s’inscrit donc dans un manichéisme bien connu : la vedette cupide manipulatrice sans talent face à l’artiste sensible qui fait de son art un lien humain. Disney se critiquerait-il lui-même dans ce film ? Ou s’agit-il d’une parodie des critiques qu’on lui reproche souvent ? Alan Bryman, dans Disney and his worlds, signale que le problème de Walt Disney dans la gestion de sa réputation a toujours été le fragile équilibre entre son image d’homme d’affaires et son statut d’artiste obsédé par les détails qui ne compte pas les dépenses, problème qui suit toujours la firme aujourd’hui et qui produit grands nombres de discours idéologiques, adoratifs comme haineux.

Ce conflit réside dans l’ambiguïté de l’expression d’Ernesto de la Cruz qui dit à cor et à cri qu’il faut « saisir l’opportunité ». Disney diffuse constamment le message qu’il faut « croire en ses rêves » et prier les bonnes étoiles (« wish upon a star »). Les deux questions morales soulevées en filigrane ne sont pas anodines : limites à ne pas dépasser pour atteindre ses objectifs, attendre les bonnes grâces du destin ou construire soi-même son avenir. Miguel a le choix entre reprendre confortablement le commerce familial ou de prendre des risques pour se réaliser là où il excelle, au risque d’être rejeté. L’ambition est punie dans le cas d’Ernesto qui finit oublié de tous et dans celui d’Hector qui, bien que réhabilité à la fin, a été assassiné dans sa première vie pour avoir quitté sa famille et suivi un ami peu scrupuleux. L’ambition de Miguel, elle, est récompensée, parce que la famille a appris de ses erreurs passées et a compris que l’extrémisme, la rancune et la haine brisent le lien social. La connaissance des faits conduit au pardon, alors que l’ignorance mène à la peur et à la haine. On se croirait dans Star Wars ! Coco est un hymne au compromis et au droit à une deuxième vie, ce qui nous donne une transition idéale pour passer au dernier thème de cet article : la métaphore du souvenir et de l’oubli.

Métaphore du souvenir et de l’oubli

Les éléments merveilleux dans une œuvre de fiction ont toujours une fonction symbolique qui permet de rendre visible une idée abstraite. Dans Coco, le monde des morts en fait partie. Cet univers parallèle est peuplé des défunts dont les vivants se souviennent. Une fois par an, pour le Jour des Morts (Dia de los Muertos), les morts peuvent aller observer leurs descendants si ces derniers ont posé leur photographie sur un autel. On voit bien que des éléments concrets (une ville pour les morts, les photographies) symbolisent une notion abstraite : le souvenir. Coco institutionnalise le souvenir à travers une organisation bureaucratique parodique du Jour des Morts. Miguel qui, au début du film, est loin d’être intéressé par cette cérémonie du souvenir, finit par être le héros qui va permettre à son ancêtre Hector de renaître dans le monde des morts grâce au souvenir ravivé de son existence dans l’esprit de la vieille Coco, sa fille. La réhabilitation d’Hector pérennise définitivement sa survie dans le monde des morts. Le récit et l’image sont les deux garde-fous de l’oubli présentés par Disney.

La menace est en effet grande pour les morts auxquels plus personne ne pense dans le monde des vivants. Ils sont condamnés à éprouver une « dernière mort » dont personne ne connaît la nature. Cette dernière mort symbolise l’oubli total. Le film adresse donc un message moral aux spectateurs : « N’oubliez pas vos morts ! Ils comptent sur vous et pensent à vous, vous protègent ! ». Pour ceux qui ont peur de mourir, le film arrive donc à rendre positive la mort en la transformant en deuxième vie garantie par les souvenirs laissés aux êtres chers, et où il est possible de retrouver les êtres qu’on a perdus. Pour ceux qui souffrent de la mort d’un proche, le film est aussi rassurant car les disparus restent présents près de leurs descendants à travers la cérémonie annuelle, même si les morts ne peuvent communiquer avec les vivants. C’est un appel à faire le bien sur Terre pour ne pas être oublié et laisser une trace : la conclusion hautement morale s’inscrit donc dans la tradition des studios Disney.

Coco est efficace car il projette des images rassurantes sur la souffrance et rend visible l’inexprimable. C’est en cela un conte merveilleux capable de faire réfléchir un enfant et de tirer une larme ou deux à un adulte conscient qu’il doit tout à ses aïeux. En sortant de la salle de cinéma, je fus même pris d’une envie folle d’imprimer des photos de tous ceux que j’aime, mais je dois admettre qu’en vieillissant je ne m’assagis pas et perds de mon rationalisme… malheureusement ?

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C’est « déjà enfin » Noël à Disneyland Paris

Peu de parcs de loisirs sont ouverts pendant la période de Noël, du fait de leur identité estivale. Disneyland Paris, quant à lui, ouvre ses portes 365 jours par an selon le souhait de Walt Disney à l’ouverture du premier parc Disney en 1955 en Californie. Prévues à cet effet, les attractions sont majoritairement en intérieur. Depuis aujourd’hui, début de la saison de Noël à Disneyland Paris, les espaces extérieurs font oublier et s’approprient même la froideur de l’hiver en s’habillant de la « magie » de Noël par l’installation de décorations traditionnelles comme le sapin, les rubans, les cadeaux et les guirlandes, sans omettre le pouvoir de la musique de Noël qui, comme dirait Marc Augé, est une paraphrase des décors qui nous rappelle que nous sommes, à Disneyland Paris, hors du temps et de l’espace.

Une logique commerciale accompagnée d’une promesse de voyage

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Les personnages Disney se parent des attributs des lutins de Noël apparus la première fois dans un conte au XIXè siècle.

On dit souvent que Noël commence de plus en plus tôt. Les catalogues de jouets envahissent nos boites aux lettres dès le mois d’octobre. On ne compte plus les slogans qui nous annoncent que « c’est déjà Noël ! ». Disneyland Paris, qui est une entreprise événementielle, se doit de se renouveler à chaque saison pour continuer d’attirer des visiteurs. Depuis 1931, avec l’arrivée du Père Noël de Coca Cola, Noël est une période destinée à faire vendre. Sur les affiches de publicité, sur le site internet et dans les spots radio, on peut lire et entendre que « c’est enfin déjà Noël à Disneyland Paris » et qu’il n’est « plus besoin d’attendre pour fêter Noël ». La proximité des deux adverbes temporels « enfin » et « déjà » repose sur un paradoxe. « Déjà » indique en effet une apparition anticipée d’un événement tandis que « enfin » indique l’idée d’une attente, d’une réalisation tardive. Ainsi, le slogan de Disneyland Paris combine le plaisir de l’arrivée en avance de Noël et un plaisir d’autant plus fort qu’il se réalise après une longue attente.

Ce que propose Disneyland Paris, c’est un univers construit, factice et fictif sur le thème de Noël pour perturber le cours naturel du temps, en nous invitant à passer Noël avant et après la date du 25 décembre. Ce pouvoir du parc de loisirs de nous faire voyager dans le temps relève aussi d’une stratégie commerciale qui fait durer la période de grande consommation qu’est Noël. N’oublions pas non plus que dans le château de la Belle au Bois Dormant se trouve une boutique qui vend des articles de décorations de Noël toute l’année, et que la promesse des parcs Disney repose sur le voyage dans le temps, l’espace et l’imagination. Les parcs de loisirs se définissent de cette façon comme des espaces clos où les lois de la physique n’ont plus lieu. Le temps y est dilaté par les faux flocons de neige et les bohnommes de neige en résine. Si Nöel semble une manière de rapprocher les visiteurs de leur présent en fêtant Nöel comme eux, c’est en fait un prétexte à l’évasion hors du temps. Ce que propose Disneyland toute l’année est multiplié à Noël.

Une vision païenne de Noël

Qui dit logique commerciale dit univers commercial. Les symboles de Noël présents à Disneyland Paris sont issus d’une tradition à la fois littéraire, commerciale. La première figure de cette vision païenne de Noël est le Père Noël. Ce personnage merveilleux dont les attributs sont empruntés au conte de Clement Clarke Moore, « The Night Before Christams », paru en 1821, est devenu le personnage principal incarnant le conte de fée que les enfants ont l’impression de vivre chaque année. Cet héritage littéraire ne pouvait qu’avoir toute sa place à Disneyland, qui est le lieu où les contes merveilleux prennent vie.

Une autre référence syncrétique s’est glissée sur le site internet du parc. En nous invitant à déambuler dans les allées décorées du parc, on nout dit : « Suivez votre bonne étoile ». Cette allusion bliblique aux rois mages guidés par une étoile pour rejoindre Jésus s’accompagne d’une référence au dessin animé « Pinocchio » et à son titre musical phare : « When you wish upon a star ». S’opère alors un mariage entre le Noël chrétien et l’héritage Disney. (les rois mages et Pinocchio : syncrétisme chrétien et populaire, « when you wish upon a star. Disneyland propose aussi aux réveillons de Noël et du nouvel an des « menus de fête traditionnels » remplis « convivialité » au sein de ses hôtels et restaurants. Disneyland Paris construit de manière artificielle l’esprit de Noël et de fin d’année, qui repose sur la réunion familiale et amicale autour d’un bon repas. Fêter Noël à Disneyland, c’est se plonger dans une atmosphère paroxystique.

Des émotions paroxystiques

Cette conception paroxystique de Noël est traduite par un vocabulaire rempli d’emphase qui inonde les présentations des animations proposées par le parc sur internet. Un parc d’attractions, c’est un lieu offrant des sensations fortes décuplées par un univers décoré et des attractions virevoltantes. L’esprit de Noël est donc réapproprié pour devenir une source d’émotions fortes. On trouve dans les descriptions des événements spéciaux la présence du vocabulaire de la lumière et du merveilleux: « les flocons de neige scintillent », « surprises éblouissantes », « illuminations féériques », « laissez-vous éblouir », « fêtes de fin d’année enchantées ».Ce langage paroxystique est à la limite de la redondance : dans la description du spectacle Disney Dreams, on relève même une faute de style avec la proximité de l’expression « saison enchantée » et celle de « surprises enchantées » ou encore de « moment enchanté ».

Les sensations fortes consistent aussi à créer des souvenirs. On trouve sur le site internet de multiples références aux souvenirs « inoubliables » et « gravés à jamais ». Le souvenir est aussi photographique. En proposant des moments passés avec les personnages Disney, le parc nous invite à immortaliser l’instant : « Prenez la pose aux côtés du Père Noël et des personnages Disney ». Tous les costumes et les spectacles sont liés à Noël pendant la saison : les photographies montrent Donald et Mickey vêtus de tuniques rouges et blanches comme celle du Père Noël. Le film « La Reine des Neiges » est réinvesti dans un spectacle du fait de sa proximité avec le thème de l’hiver dans les pays nordiques. Les années précédentes, nous pouvions aussi déambuler dans le village de « La Belle et la Bête », dessin animé dont la plus grande partie se passe en hiver. Disney effectue donc des collages qui font se marier les symboles de Noël et les productions culturelles de la marque-mère, la tradition des studios étant de sortir un dessin-animé phare durant la période des fêtes de fin d’année.

En conclusion, Disneyland Paris s’approprie Noël de plusieurs façons : les dessins animés sont utilisés afin d’illustrer l’esprit de Noël. Ce même esprit est rendu paroxystique par les décors, les animations et les spectacles décrites dans un vocabulaire emphatique. Tout cela a un but : prolonger la période de Noël pour attirer des visiteurs avides de sensations et d’émotions, au cours d’un voyage dans l’espace, le temps et l’imaginaire. L’esprit de Noël, auparavant une tradition familiale, est un chez Disneyland Paris un concept événementiel. Le parc vend, plus que jamais pendant les fêtes de Noël où les attractions ont moins d’importance, de l’esprit, de la culture populaire, du temps d’enchantement condensé. Se joue alors une intéressante dialectique de la proximité et de l’évasion, entre convivialité et imagination.

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Les parcs à thème et leurs coulisses

Cet été, nous avons été submergés par une série de reportages sur les parcs à thème qui dévoilaient aux journalistes leurs coulisses pour nous rappeler que la haute saison battait son plein et que les parcs étaient prêts à accueillir les visiteurs pour leur proposer des sensations toujours nouvelles. Des classiques comme Disneyland Paris au Parc Astérix en passant par le maître des sensations fortes, PortAventura, et même le modeste Nigloland, nous avons entendu parler des petits comme des grands. Ces reportages ne nous apprennent pas grand chose sur les coulisses des parcs mais nous révèlent plutôt la manière dont les parcs veulent bien communiquer sur leurs coulisses. Les reportages sont des outils de communication visant à attirer toujours plus de visiteurs et à entretenir le mystère autour du rêve vendu par ces entreprises colossales qui impressionnent.

I – Montrer les coulisses, une histoire de cinéma

Les parcs et leur making-of

Les parcs à thème sont intimement liés à l’histoire du cinéma depuis l’ouverture de Disneyland Resort en 1955 en Californie. Comme les films, les parcs à thème offrent leur making-of. Dans leur face visible, les parcs à thème sont des films grandeur nature à explorer. Tous les parcs à thème de grande ampleur sont inspirés de films ou de personnages médiatiques : les parcs Disney, Parc Warner à Madrid, Universal Studios en Floride, Parc Astérix.

Du côté de la face invisible, les nombreux reportages sur les parcs à thème jouent le rôle de making-of. Comment est huilée la mécanique des parcs à thème ? Les employés, ces artisans du rêve, sont-ils des gens comme nous ? Que se passe-t-il lorsque les grilles sont fermées au public ? Les reportages sont friands d’images aériennes qui révèlent la partie cachée des parcs et les toits de tôle invisibles pour les spectateurs et qui jurent avec les façades peintes aux formes architecturales travaillées qu’on observe en se promenant dans les parcs. Les prises de vue aériennes montrent au grand jour les « hangars décorés », pour reprendre l’expression chère aux architectes Venturi et Scott Brown dans leur ouvrage « L’enseignement de Las Vegas ». Dans le reportage « Les coulisses du royaume de Mickey » diffusé le 30 octobre 2016 dans Zone Interdite sur M6, on nous montre par exemple une prise de vue satellite qui colore les zones de hangar et les zones des parcs pour révéler que la zone interdite au public est bien plus grande que les espaces de loisirs ouverts au public, et ainsi créer un effet d’émerveillement et d’étonnement.

Des attractions autour du cinéma, oui, mais sous quel format ?

Walt Disney voulait initialement faire un parc à deux pas des studios Disney pour en faire visiter les décors. Son projet a ensuite pris une plus grande ampleur, jusqu’à devenir un studio géant où les fictions deviennent réalité. Le parc Universal Studios se vante d’être le seul parc à thème au cœur d’un studio toujours en activité. Les parcs Disney, eux, construisent des attractions en lien avec le monde du cinéma en exhibant de fausses coulisses, comme le Studio Tram Tour de Walt Disney Studios à Marne-la-Vallée. Mais les parcs à thème sur les coulisses du cinéma lassent vite s’ils n’innovent pas. Le parc Walt Disney Studios a vite été critiqué, depuis son ouverture en 2002, pour son offre muséale dénuée de sensations fortes. Disneyland Paris a donc investi dans des attractions traditionnelles à sensations. Plus que de découvrir de fausses coulisses ou d’apprendre les ficelles du métier, les visiteurs veulent vivre les films et être plongés dans un univers fictionnel. Le parc Universal Studios a la force de jouer sur les deux niveaux, en proposant à la fois des visites des studios et des attractions à sensations inspirées de scénarii de films.

II – Un dévoilement partiel et mis en scène

Le fait de faire visiter des coulisses, c’est transformer ces mêmes coulisses en lieux de spectacle, et donc ruiner leur identité de coulisses. On imagine alors que les coulisses ont elles-mêmes leurs coulisses. C’est cette quadrature du cercle que doit résoudre le tournage de reportages sur les parcs : dévoiler les rouages sans briser le mystère.

Repousser les limites du rêve

Dans les reportages que nous avons pu voir cet été, nous avons observé un jeu de caché/montré. Les coulisses chez Disneyland Paris sont montrées avec parcimonie. Dans le film « Disneyland Paris, dans les coulisses d’un parc d’attractions », qui a été l’objet de rediffusions cet été, nous sommes frappés par les prises de vue millimétrées, caractérisées par des plans serrés, comme un arrêt de bus en gros plan ou une façade de hangar, sans jamais montrer de plans d’ensemble. On parcourt pas les coulisses comme un employé mais plutôt comme un visiteur à bord d’une attraction qui a accès à différentes scènes du film successives. Ce sur quoi insistent les reportages, ce sont aussi les coins reculés et cachés, comme les entrées dérobées réservées aux employés, ou la mise en scène de ces coulisses. A Disneyland Paris, par exemple, les routes et les bâtiments des coulisses ont des noms inspirés de films Disney, et on peut tomber nez à nez avec des statues à l’effigie de personnages connus. Enfin, ce qui est montré avec grande pompe, c’est l’aspect spectaculaire et incroyable des bâtiments et des hangars. Tout est misé sur l’impression de grandeur de ces éléments : la garde-robe des employés de Disneyland Paris est filmée comme un labyrinthe, comme une attraction en soi. Tout cela pour dire quoi ? Que le film ne s’arrête pas, que tout est toujours spectacle, même dans les coulisses. Les limites du rêve sont repoussées plus loin, et les employés deviennent des gens enfermés dans la bulle de leur propre représentation.

L’intérêt de montrer les coulisses

Le premier intérêt direct de dévoiler les coulisses est de favoriser la proximité avec les visiteurs en révélant les mécanismes de l’usine à rêves. Les parcs sont assumés comme des industries et non plus comme une destination fondée sur l’évasion et le rêve. Mais la déformation des coulisses que nous avons vu à l’oeuvre intègre les rouage au rêve. Il n’y a donc pas plus de réalité dans les coulisses que dans le parc.

Le deuxième intérêt de révéler ainsi les coulisses relève de l’attractivité pour le département des ressources humaines du parc. Les reportages valorisent le travail des collaborateurs et les rend exceptionnels en les montrant comme des artisans du rêve. Un emploi mal payé et souvent précaire comme au Parc Astérix ou à Disneyland Paris devient une mission noble : rendre heureux les visiteurs. Comme le dit James B Stewart dans son ouvrage « Le Royaume enchanté », les collaborateurs d’abord employés par dépit se réveillent vingt ans plus tard toujours au même poste, poussés par l’adrénaline que procure le rôle de vendeur de rêve, le plaisir de lire la joie dans les yeux des visiteurs. Voir dans le reportage de Zone Interdite les centaines de candidats postulant à des postes payés au SMIC a comme objectif de faire rêver de potentiels candidats et de valoriser la marque-employeur. En voyant ainsi les gens se bousculer aux portes du royaume de Mickey, on ne peut qu’adhérer et se dire que la mission est noble, qu’être employé dans un parc, c’est un rêve de carrière en soi. Nous sommes en 2016, et la plupart des jeunes candidats sont tous nés avec la culture des parcs d’attraction. En 2010, Disneyland Paris a accueilli son premier collaborateur de 18 ans qui était né pendant l’existence du parc.

En conclusion, il n’est pas impossible qu’on vendra un jour avec le billet du parc un accès privilégié aux coulisses, ce qui repoussera plus loin les véritables entrailles des parcs, dans une spirale de surenchère. Il n’est pas peu dire que les parcs d’attraction fascinent pour leur organisation millimétrée et bien huilée. C’est ce que les parcs veulent avant tout montrer en ouvrant leurs portes aux journalistes. Les parcs souhaitent démontrer qu’ils maîtrisent les flux de foule et les enjeux liés à la sécurité, ce qui n’est pas négligeable en période de vigilance face aux attentats terroristes. Attirer, faire rêver, rassurer, voilà les enjeux des reportages sur les coulisses des parcs à thème.

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Les parcs à thème et Halloween

La société de consommation est ritualisée par des saisons commerciales qui ont tendance à s’étaler de plus en plus dans le temps. Les catalogues de Noël paraissent dès le mois d’octobre, les commerces décorent leur vitrine aux couleurs d’Halloween dès le mois de septembre, et il en est de même pour Pâques ou même les vacances d’été. Nous sommes le 22 octobre, Halloween approche et les affiches publicitaires vantant les événements spéciaux des parcs à thème pour l’occasion envahissent les villes. Quel est l’enjeu d’Halloween pour les parcs à thème ? Faire venir davantage de visiteurs en compensant la météo défavorable par une offre adaptée ? Faire revenir les visiteurs estivaux avec une offre modifiée ? Halloween est une occasion pour les parcs à thème de rallonger la saison d’accueil des visiteurs (souvent d’avril à septembre) et de se mettre du beurre dans les épinards. Nous avons repéré trois enjeux majeurs dans cette saison d’Halloween au sein des parcs à thème. D’abord, comment concilier le plaisir et la peur ? Ensuite, que vendre d’attractif ? Enfin, comme se distinguer de la concurrence dans le cadre d’une fête standardisée par les images des citrouilles et des fantômes ?

I – Comment concilier le rêve et la peur ?

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Halloween est l’occasion d’animer les endroits phares des parcs, comme ici l’attraction Oziris au parc Astérix.

Les parcs à thème sont des lieux d’amusement familiaux. Ainsi est-il difficile de fonder des campagnes sur le seul motif de la peur qui dissuaderait un grand nombre de familles. La communication des parcs à thème jouent alors une carte très artificielle : la peur peut être amusante ! Cela peut paraître évident et banal, mais c’est en réalité plus profond qu’on ne le croit. Umberto Eco, dans La Guerre du faux, ouvrage où il décrit entre autres son voyage à Disneyland en Californie, nous livre la définition de son concept d’hyperréalité. Les parcs à thème offrent une version recréée de la réalité qui nous permet d’en goûter le risque sans craindre le moindre danger. Ainsi, on prend plaisir à tomber sur un automate de crocodile au fil d’une rivière reconstituée. Le principe est le même pour Halloween : la peur nous est offerte sur un plateau d’argent dans ce qu’elle a d’intense pour les sens mais dénuée de ses inconvénients. Nous sommes dans le cas de l’ilynx théorisé par Roger Caillois dans Les Jeux et les hommes : une aventure qui donne le vertige sans les dangers du vertige. C’est exactement ce qui se joue dans l’affiche de Walibi pour promouvoir Halloween : nous pouvons y voir un personnage sanguinolent et armé sur lequel est inscrit le slogan : « Enjoy the day » (Profite de ta journée). C’est cette antithèse qui commande à la majorité des campagnes sur Halloween dans les parcs à thème.

Ainsi, Disneyland Paris appelle sa saison d’Halloween par un jeu de mots : « HalLOLween », et parle sur son site d’imMORTaliser la magie. Voici le texte de présentation de la saison sur le site internet de Disneyland Paris : « Halloween, amusant ou effrayant ? Gentils ou méchants, les Personnages Disney vous invitent au Parc Disneyland pour vivre un Halloween entre rires et frayeurs. Pour Halloween, fantômes et citrouilles se sont passé le mot : à Disneyland Paris on ne meurt jamais d’ennui ! » Disneyland Paris joue sur les antithèses : amusant/effrayant, gentils/méchants, rires/frayeurs. Le texte se contente de livrer de telles oppositions sans les expliquer dans le but de ne pas devenir contre-indiqué pour un public plus jeune et sensible. Le maître-mot de Disneyland Paris est la magie : l’essentiel est pour le public de rencontrer des personnages des films. C’est ce que Disneyland Paris met à l’honneur pour rassurer son public : tout cela, ce n’est finalement que du cinéma ! La peur est ainsi neutralisée par le plaisir de n’être que spectateur.
Le Parc Astérix a lui aussi sa méthode pour ne pas faire de la peur un argument de dissuasion pour le jeune public. La page réservée à la saison d’Halloween se divise en catégories de publics pour s’adapter aux différents types de visiteurs : « pour les petits Gaulois », « en famille », « pour les plus téméraires ». Halloween prend alors différents visages : de gentils fantômes souriants dans les décors réservés aux plus petits avec comme slogan : « Amusez-vous à avoir peur », ce qui est assez proche de l’approche de Disnayland Paris. Pour les plus grands, on peut croiser des acteurs déguisés en effrayants zombies dans les maisons hantées décorées pour l’occasion. Une d’elle est même déconseillée aux moins de 16 ans !
Portaventura mise aussi sur la conciliation de la peur et du plaisir dans son paragraphe de présentation : « Le moment le plus effroyablement amusant de l’année est arrivé : la fête d’Halloween de PortAventura. Préparez-vous pour une fête où régnera le mystère ; rencontrez un shérif cupide, affrontez l’épidémie de [REC], un maître-sculpteur de citrouille, la Familia Halloween et toutes sortes d’amusants personnages. Les frissons sont garantis ! » L’oxymore « effroyablement amusant » dont le sens nous échappe semble être choisi par contrainte et semble nous inviter à nous amuser en ayant peur. L’adjectif « amusant » est répété une seconde fois à la fin du pragraphe pour qualifier les personnages que nous sommes susceptibles de rencontrer dans les allées du parc. La phrase suivante est antithétique puisqu’elle nous promet des « frissons ». Halloween est, chez Portaventura, très éloigné de la mort puisque les personnages présentés pour l’occasion sont les membres de la « familia Halloween » et un « chef-sculpteur de citrouilles » ! Halloween, c’est d’abord une occasion de faire la fête en famille, à Portaventura. Comme se conclut le paragraphe de présentation : « Amusez-vous à vous faire peur lors de l’Halloween de PortAventura ! ». Avoir peur, c’est un jeu qu’on pratique en toute sécurité dans le cadre clos du parc à thème.
A Walibi, en Belgique, la saison d’Halloween accueille une zone réservée aux enfants nommée « Mini Monsterland ». Voici comment elle est décrite : « Entrez dans cette zone délicatement effrayante où les enfants pourront affronter  leurs plus grandes peurs, mais avec beaucoup de plaisir et de rires. Un Halloween plein de citrouilles et de petits monstres sympathiques. » Nous remarquons les traditionnels oxymores et antithèses que nous avons déjà repérés dans la communication des parcs sur Halloween : « zone délicatement effrayante », « affronter leurs plus grandes peurs, mais avec beaucoup de plaisirs et de rires ».
Quelle est la signification de ce traitement de la peur sous la forme du plaisir ? Les parcs à thème sont les lieux de l’imaginaire où peut se produire un phénomène de catharsis de la peur. Halloween et les parcs à thème se retrouvent comme deux jumeaux dans le rapport à la peur et à la mort : les parcs à thème nous invitent à bord d’attractions sécurisées qui défient les extrêmes. Ainsi, nous pouvons noter un lien étroit entre les parcs à thème et le surréalisme, la psychanalyse et le surnaturel. Il est intéressant de voir que le Parc Astérix et Walibi mettent tous les deux en scène un hôpital psychiatrique dans les maisons hantées qu’ils proposent aux visiteurs. La maison psychiatrique est en fait le double des parcs de loisirs, là où se défoulent nos envies les plus suicidaires à bord d’attractions ahurissantes, là où naissent des univers issus de nos fantasmes.

Le parc Astérix propose « La Maison de la peur » : « Amateurs de sensations fortes, laissez-vous hypnotiser par le Dr Cérébrus. Psychiatre et alchimiste à ses heures, qui vous entraîne dans un parcours initiatique jonché de vampires, morts-vivants et autres monstres pour affronter vos pires cauchemars ! (Déconseillé aux moins de 16 ans) »

A Walibi aussi nous notons la création d’un asile de fous : « Ce manoir vieux de quelques siècles, cache derrière cette façade imposante, des secrets inavouables. Dirigé par Igor, un directeur d’asile pas très conventionnel, cet endroit n’est rien de moins qu’un laboratoire à immortels. Depuis des années Igor porte ses recherches sur la création d’un être unique, croisement entre zombie et vampire. Le monstre ultime, sera la création d’Igor ! Venez donc vite voir tous ces zombies de laboratoire… ). »

Ces asiles hantés à visiter nous font penser bien sûr au « Rêve de Vénus » de Salvador Dali à l’exposition internationale de New York. L’autre face de l’humanité, celle dont on a honte, se libère dans les parcs à thème au moment d’Halloween. En confrontant le rêve et la peur, les parcs à thème ne sont donc pas des lieux aussi lisses qu’on aimerait bien le faire croire. Ils portent en eux les stigmates d’une humanité effrayée et tentée par l’obscurité de ses fantasmes.

II – Que vendre de plus à Halloween ?

Que les parcs à thème cherchent-ils à nous vendre lors de la saison d’Halloween ? En premier lieu, une touche de peur. Nous avons fait comme si le lien entre la peur et Halloween allait de soi mais ce n’est pas le cas. Halloween a été lié à la peur justement par les industries du loisir et, tout d’abord, par l’industrie cinématographique qui en a fait un levier de films d’épouvante. Cette peur, comme nous l’avons vu dans la première partie, est d’un type spécial car il s’agit d’une peur orchestrée et teintée de rires. On rit de la peur artificielle qu’on nous fait éprouver. Il s’agit d’une peur joyeuse car elle se vit dans la certitude d’être en sécurité. Les parcs à thème usent du même procédé cathartique que les films d’horreur.

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La « familia Halloween » de Portaventura fait d’Halloween un moment convivial à passer en famille et met la peur de côté.

Les parcs à thème vendent surtout une transformation du produit dans le but de faire revenir les visiteurs qui seraient déjà venus au cour de la saison estivale. Les parcs offrent alors une programmation différente. Toute une page est dédiée à Halloween sur les sites internet des grands parcs à thème : Disneyland Paris, Parc Astérix, Portaventura et Walibi Belgium. En quoi consistent ces transformations ? Principalement, il s’agit d’animer les grands pôles des parcs : les personnages méchants des dessins animés Disney se retrouvent au cœur d’un roncier géant près du château de la Belle au bois dormant à Disneyland Paris. Le centre du parc est aussi le lieu d’un spectacle tout nouveau et la parade se pare de couleurs orangées et chaudes propres à l’automne. Quant au Parc Astérix, un spectacle nocturne a lieu devant l’attraction phare, Oziris.

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Halloween se présente chez Disneyland Paris comme dans un film dont le décor est le parc.

Ce qui est étonnant dans la transformation des parcs pendant la période d’Halloween, c’est l’univers cinématographique inspiré des films d’horreur. Les parcs à thème renouent alors avec l’industrie qui les a vus naître. N’oublions pas que les parcs Disney du monde entier et le parcs Universal Studios en Floride fondent leurs univers sur des films. Au Parc Astérix, ainsi est décrite une des maisons hantées du parc nommée « La colère d’Anubis » : « Au musée du Havre, l’inventaire d’une collection d’Égypte antique a libéré des esprits contrariés. Si vous les provoquez, nul ne sait comment ils vont se manifester. Pénétrez dans les lieux à vos risques et périls, mais restez sur vos gardes… ». Outre cet univers égyptien où est exploité le motif classique de la momie, on peut également se retrouver en plein milieu d’une mission spatiale qui tourne mal au sein du parcours intitulé « Mission perdue » : « Partez pour une expédition dans les étoiles à la recherche de l’équipage égaré sur une étrange planète. Rencontre du 3ème type garantie. Expérience 3D». Les exemples sont nombreux de mises enscène des parcours hantés. A Walibi, nous ne citerons que l’un d’eux, reprenant le thème de la mine démoniaque présent dans de nombreux parcs à thème. Voici le résumé de « Mine Blast » : « Oserez-vous pénétrer dans la mine désaffectée hantée par Lord Gazby ? A la suite d’une forte explosion de gaz, les lieux ont été dévastés, et ne restent plus que des corps brûlés, qui se décomposent peu à peu, mais ces cadavres en sont-ils vraiment ? Peut-être ne sont-ils pas aussi morts qu’il n’y paraît… Entrez dans cette zone et essayez d’en ressortir indemne… ».

Sans multiplier les exemples inutilement, ce qui est important de voir est la transformation du spectateur de décors en acteur de son propre film. Ces parcours hantés s’adressent aux jeunes adultes et aux adultes conscients du caractère fictif de l’aventure dans laquelle ils se lancent. Les enfants n’ont pas conscience de cette limite entre réalité et fiction, c’est pourquoi les parcs déconseillent aux plus jeunes ce type de parcours, et pourquoi Disneyland Paris n’en propose aucun. Halloween est l’occasion de réinjecter du spectacle vivant dans les parcs à thème et de les rapprocher davantage de l’ambiance de foire fondée sur l’imprévisible : la vidéo de présentation de la « Mortal Fiesta » au parc Bellewaerde met l’accent sur ce point en montrant au maximum les acteurs employés pour effrayer les visiteurs dans les files d’attente et les attractions. Halloween, c’est la saison de l’inattendu. Les parcs Disney, à l’organisation très lisse, ne proposent pas de tels acteurs déguisés en monstres car cela ne correspond pas à l’image de marque du parc et sort de l’univers Disney. Ce dernier point nous interroge donc sur le troisième enjeu d’Halloween dans les parcs à thème : comment faire de cette fête standardisée une expérience unique et concurrentielle dans chaque parc ?
III – Quand la marque permet de personnaliser Halloween

 

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A Portaventura, Halloween débarque dans un semblant de nature qui nous emmène au cœur de l’automne, avec ses légumes de saison.

Halloween est un ensemble de clichés : les citrouilles et courges de toutes tailles, les bonbons, les monstres, vampires et autres diablotins. C’est en réalité la fête qui vient ranimer une période terne entre la fin des vacances d’été et le début de la période de Noël. Initialement célébrée le 31 octobre, la fête d’Halloween occupe tout le mois d’octobre dans les parcs de loisirs. Or, les parcs de loisirs ont chacun un univers propre qui influence leur manière d’aborder la fête. Nous en avons déjà vu quelques aspects : Disneyland évite les effusions de sang pour mettre en valeur plutôt l’aspect accueillant des méchants de dessins animés en faisant oublier la cruauté de certains films, dans le but de célébrer avant tout la magie. Walibi s’adresse plutôt à un public d’adolescents friands de frayeurs et de films d’horreurs. Le parc Astérix s’adresse à toutes les catégories de publics en variant son offre d’attractions d’Halloween. Comment les parcs de loisirs personnalisent-ils leur vision d’Halloween ?

Chez Disneyland Paris, la parade s’orne des fruits de saison et de couleurs brunes et mates habituellement associées à l’automne pour « célébrer la plus belle fête de l’automne ». Les personnages d’Halloween sont tirés de l’univers Disney. Le « Festival Halloween » devient le festival des méchants de dessins animés. Sur le site internet du parc, on peut apercevoir une image qui semble tiré du film « Maléfique » mais dans le décor de Disneyland Paris. Halloween est construit comme un film à vivre en vrai. Portaventura a une vision légèrement différente car le parc ne dispose d’une image de marque intégrant des personnages de cinéma. Les décors se constituent donc principalement de potirons et de légumes de saison. Halloween passe alors pour une fête traditionnelle empreinte d’un goût de nature. Le Parc Astérix et Walibi Belgium s’inspirent, pour leur part, de l’ambiance de films d’horreur. Le Parc Astérix n’a pas daigné investir son catalogue de personnages hérité des bandes-dessinées de Goscinny et Uderzo, peut-être parce que même les méchants y sont sympathiqes et qu’ils n’inspirent pas l’horreur. Quant à Walibi, l’absence d’image de marque forte lui impose de piocher dans le catalogue des films d’horreur connus, comme par exemple la poupée Annabelle qui fait son apparition dans le parcs ou les stéréotypes des films d’épouvante que nous avons déjà notés : asile psychiatrique, maison hantée, etc.
En conclusion, Halloween répond aux enjeux de proximité et d’évasion qui caractérisent la communication des parcs à thème : se rapprocher des visiteurs par une vision stéréotypée d’Halloween, l’appropriation de l’automne par les marques et ses personnages, adaptation des activités à différents publics, vision édulcorée ou véritablement effrayante de la fête. Enfin, les parcs à thème s’affichent comme les défouloirs d’une violence ancrée en chacun de nous, une envie d’avoir peur et de tester les limites du surnaturel, comme le promouvaient les surréalistes.

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