De l’esprit d’entreprise à l’école

Un dossier de presse a été publié le 7 juin 2013 par le Ministère des Sports et de la Jeunesse. Ce dossier résume les grands traits de l’accord-cadre signé avec Total pour prendre des mesures favorisant l’insertion socio-professionnelle des jeunes (pour lire le dossier, cliquez ici). Cet accord peut interpeler puisque Total est le seul partenaire privé du Fonds d’Expériméntation pour la Jeunesse (FEJ). Le PDG de Total parle idéalement de cet accord comme « une invitation à concilier fureur de vivre et droit au coup de pouce ». Si les objectifs de cet accord sont louables (favoriser la diversité, l’esprit d’entreprendre y compris dans les arts, accompagnement dans la création, etc.), il est tout de même important de réfléchir à ce que peut signifier « l’entreprise dans l’école ».

Réfléchir sur le travail à l’école, ce n’est pas avancer l’âge de la formation professionnelle

L’école est un lieu d’ouverture, de confrontations d’idées, non de formatage. Les adultes de demain doivent porter des solutions nouvelles, non entrer dans un moule. Plusieurs années sont nécessaires à la construction d’une culture générale nécessaire à toute prise de position et tout développement d’idées. Les élèves ne sont pas des CVs sur pattes et c’est à partir des oeuvres et des découvertes qu’on leur enseigne en lettres et en sciences qu’ils développeront leur sens de l’innovation.

Qu’on s’entende bien sur le terme ‘innovation ». Il s’agit partiellement de développer de nouveaux produits et de nouvelles solutions en faveur du développement durable dans le monde du travail, cela va de soi. Mais il s’agit aussi de redessiner le monde, ce que seule permet l’évasion dans la sphère protégée de l’école. Les élèves vont vite comprendre que le monde tel qu’il fonctionne actuellement n’est pas satisfaisant, et les plus hardis seront amenés à proposer leurs solutions, qu’elles soient de gauche ou de droite, tant qu’elles sont dans le cadre des droits de l’homme.

Redessiner le monde va plus loin que de rendre les entreprises plus « vertes », cela signifie aussi inventer des moyens d’échanges moins inégalitaires que l’argent, aplanir l’entreprise, faire passer le collectif avant le bénéfice, sans oublier le bonheur de travailler, etc. La philosophie en terminale est essentielle pour revenir sur les principes du travail, pour réfléchir au sens de l’effort. Il est important que parler de l’entreprise ne soit pas un tabou à l’école, mais à condition que le débat soit élevé, et qu’il ne s’agisse pas d’avancer l’âge de la formation professionnelle à 11 ans.

Contrairement à ce que peuvent penser certains, les manuels ne sont pas l’oeuvre de gauchistes attardés. J’ai le souvenir d’un chapitre d’un mauel d’histoire sur la révolution industrielle. Le dossier documentaire était composé d’un rapport de médecins sur les dangers du voyage en train à vapeur, d’un extrait du manifeste du parti communisme, d’une publciité d’un grand magasin et d’une illustration représentant une usine. En quoi ce dossier est-il de gauche ? Il décrit simplement l’air du temps (les débuts de la consommation de masse, l’innovation industrielle et les réfractaires, le développement de la classe ouvrière et son orgnaisation politique). N’ayant pas discuté avec tous les enseignants de France, je me fonde simplement sur leurs droits et devoirs officiels, qui excluent toute posture partisane durant leur service.

Le Medef et l’Etat aimeraient un partenariat privilégié entre entreprise et enseignants. Et la gauche de la gauche ne m’y semble pas opposée dans le principes, mais seulement dans les moyens. Elle s’oppose à ce que l’esprit d’entreprise ne soit perçu que comme un instrument lucratif, comme l’a dit Jean-Luc Melenchon, mais vante le travail collectif. Mélenchon ne s’attaque pas à l’entreprise mais à une certaine conception de l’entreprise. Si les adultes eux-mêmes s’arrachent les cheveux sur les concepts, il faut déjà s’entendre sur les termes et que l’élève soit assez âgé pour être capable de juger le monde de l’entreprise, à l’aide d’un bagage solide.

L’argumentation est progressivement abordée au collège puis mise en pratique plus intensément au lycée. Il ne semble pas bon pour l’élève d’être confronté au concept de l’entreprise alors qu’il n’ a lui-même pas les clés pour argumenter ou se forger une opinion équilibrée. De plus, comme beaucoup le disent, l’entreprise n’est pas le seul lieu où se développe l’esprit d’entreprise. Le socle commun de compétences du collège est rempli de notions qui s’en rapprochent (écoute de l’autre, prise d’initiatives, travail collectif, prise de parole, etc.)

Cadrer l’enseignement sur l’entreprise

Ce que doivent être les enseignements sur l’entreprise :

  • la poursuite de l’idéal (une entreprise est-elle une démocratie ? comment se justifie la hiérarchie ? comment travailler et s’organiser en groupes ?),
  • une réflexion sur le rôle et la diversité de l’entreprise pour la communauté et son impact sur la société,
  • une étude des courants de pensée qui traversent l’entreprise et comment ils se traduisent encore aujourd’hui en politique et au sein des firmes,
  • un discours sur l’entreprise au sens large d’entreprendre (ONG, administrations, professions libérales, carrières artistiques),
  • une observation des pratiques de l’entreprise, en variant les approches : visites mutuelles des élèves et des employés, rédaction de rapports envoyés à l’entreprise, varier les profils d’employés mobilisés dans les échanges,
  • adapter l’approche de l’entreprise aux intérêts des élèves, en favorisant les échanges sur le travail en groupe, qui est fondamental en entreprise et généralement en société, les codes, la liberté d’expression et ses limites, autant de thèmes concrets pour les élèves.

Ce que ne doivent pas être les enseignements sur l’entreprise :

  • une suite de « success stories » de patrons, car cela ne prône pas l’innovation mais l’idolâtrie. Une analyse de la façon dont les patrons se mettent en scène dans leurs apparitions, ouvrages ou interviews peut être néanmoins la bienvenue dans le cadre d’une analyse médiatique,
  • un discours pessimiste contre le travail, car cela décourage l’élève et rejette une réflexion profonde sur la notion du travail.

Sur quoi doivent s’appuyer les enseignements sur l’entreprise ?

  • l’histoire (innovations, combats sociaux, accords, biographies), c’est-à-dire des faits,
  • les expérimentations,
  • la diversité des partenariats (travailleurs de grands groupes, de PME, de structures culturelles, d’associations, etc.), afin de diversifier les vocations,
  • les réglementations, et notamment la primauté de l’enseignement public sur les interventions du privé à l’école, afin de garantir la liberté d’expression au sein de l’école républicaine et assurer que cette liberté soit un modèle pour les futurs travailleurs.

Cessons les stéréotypes sur la fracture école/entreprise

Un enseignant n’a aucun intérêt à dénigrer l’entreprise dans sa définition noble (un groupe partageant un même objectif). Il a aussi le devoir de montrer aux élèves quels sont les droits qu’ils ont à défendre. L’entreprise est-elle par définition capitaliste ? Les jeunes têtes blondes doivent avoir le choix et l’audace de répondre « non » à cette question, mais aussi de répondre « oui » en apportant des solutions, afin d’être prêts à proposer des modèles innovants.

Il me semble que mes propos sont totalement consensuels, mais il est bon parfois de réfléchir à l’essentiel. Dans certains articles, il semblerait que l’entreprise est le seul moyen de produire, que les programmes sont partisans, que les salariés sont tous malheureux, que les enseignants sont tous contre le secteur privé…Arrêtons un peu ces amalgalmes et entendons-nous sur une réalité simple. Ayant travaillé en entreprise et reçu des classes de collèges dans le cadre de programmes de découverte, je dois dire que les enseignants connaissent les attentes des élèves, et que ce sont bien plus souvent les salariés, malgré leur bonne volonté et leur envie de transmettre, qui sont perdus à l’idée de parler de leurs métier à des jeunes. Les échanges entre les deux sphères peuvent être passionnants s’ils sont respectueux, et l’impact sur les élèves est d’autant plus riche que les querelles partisanes infondées sont mises de côté.

L’entreprise a tout intérêt à accueillir des révoltés pleins de talent, et les enseignants ont comme seul désir de donner les meilleurs outils de réflexion à leurs élèves. Espérons que l’entreprise ne se montre pas arrogante et messianique (elle n’est pas le seul modèle d’innovation et elle est loin d’être parfaite !), et que l’Ecole sache garder son rôle de service public indépendant de toute pression intéressée. Cela peut se faire, il me semble, très sereinement.

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World War Z : l’impossible salut

World War Z de Marc Foster a tous les traits d’un film captivant sur la fin du monde :

  • Un héros au passé aventurier, doté d’un cœur de père.
  • Une énigme à résoudre : d’où vient l’épidémie ? La clé de voûte du film est le retournement de cette énigme qui passe du « pourquoi l’épidémie »  au « comment combattre le danger ».
  • Des images de foule à couper le souffle, allant de vues aériennes de foules  en panique aux bâtiments sacrés de l’humanité incendiés.

Le film n’est pas le récit d’une fin du monde comme les autres. Dans World War Z, ni invasion extra-terrestre ni catastrophes naturelles en chaîne. Représentation funeste et scénarisée de l’épidémie H1N1, World War Z dépeint l’humanité comme le générateur de sa propre destruction. Cette lutte des êtres humains contre eux révèle l’enjeu social et politique du film.

Dépourvue de tout lien social et légal, comment les êtres humains s’en sortent-ils ? Que veut nous dire le film sur la nature et la culture humaines ? Peut-on y voir une satire de la société contemporaine ? Quelles figures sont au contraire valorisées ?

I – Savoir et agir : deux postures en tension

Dommage que les commentaires du héros Gerry à la fin du film nous imposent une morale officielle à retenir. Les morales de La Fontaine ou Perrault ne sont intéressantes que parce qu’elles conduisent à une réinterprétation de la fable ou du conte ou offrent plusieurs lectures possibles. Gerry nous invite donc à battre tant qu’il est possible de se battre, mais plutôt que de s’en tenir à cette phrase, nous allons tenter de voir comment le combat (l’action) et la science s’opposent et communiquent dans le film

« Movimiento es vida » : l’éloge du mouvement

Plusieurs passages du film font prévaloir l’action sur la réflexion. La famille hispanophone désirant se réfugier dans leur appartement succombe à l’épidémie, alors que Brad Pitt, alias Gerry, affirme (en espagnol !) : « Movimiento est vida ». Il répète cette phrase après le crash de l’avion (« we’ve gotta move »), bien qu’une barre de fer lui transperce le tronc. A Jérusalem, Gerry a le bon réflexe de couper la main du femme-soldat israélienne. Il révèle plus tard qu’il l’a fait sans savoir si cela allait avoir un quelconque effet. Au moment où la mort le menace dans l’avion il décide d’agir, à tout prix, en lançant une grenade sur les zombies. Mieux vaut toute prise de risque que d’attendre tranquillement la mort. La fin du film est construite sur le même schéma : n’ayant pas le choix, Gerry sort de la salle où sont conservés les virus sans être sûr que sa contamination éloignera les zombies sur son chemin. Mais qu’a-t-il à perdre, au fond ?

Nous pouvons tirer deux conclusions brèves :

  • L’action ne garantit pas la survie, mais elle caractérise l’élan de la vie, ce qui rapproche le film de la théorie darwiniste de la lutte naturelle entre les espèces.
  • L’action comme outil cinématographique dote le film d’une grande tension dramatique, qu’on ne trouve pas dans d’autres films catastrophes noyés dans le verbiage scientifique. Le débat touche le genre artistique de l’aventure dans son ensemble. Les romans de Jules Verne alternent entre discours scientifiques et péripéties extraordinaires, si bien qu’on hésite encore entre l’appellation « roman scientifique » et celle de « roman d’anticipation ».

« He’s just a kid » : la satire de l’inertie scientifique

World War Z s’affiche clairement contre la technocratie. A bord du bateau de l’ONU, un groupe de scientifiques  s’adonne à une querelle de chapelles entre les défenseurs de l’improbable et les partisans de la raison, ce qui ne produit que du discours sans acte. La mort du jeune professeur Fassbach dans les premiers instants du film, montré en jeune chercheur loufoque et lâche, révèle également le peu d’aide que la science peut apporter en cas de crise majeure. Comment ne pas penser aux dizaines de commissions et rendez-vous scientifiques ayant lieu sur le réchauffement de la planète sans qu’aucune décision soit prise ? Il est difficile de dire si le film regrette que la science ne soit pas assez écoutée ou s’il brosse un portrait à charge d’une recherche scientifique pleine de matière grise mais sans armes…

La science et l’action se réconcilient bien sûr dans la deuxième partie du film qui se passe dans le centre de recherche de l’OMS de Cardiff. L’empirisme de Gerry et la connaissance des scientifiques contribuent tous deux à la production d’un remède camouflage contre les zombies. Toutefois, le scepticisme des chercheurs de l’OMS face à la proposition de Gerry relance le stéréotype du savant orgueilleux et seul dépositaire d’un savoir qu’il ne veut pas partager.

Satire de la science, oui, mais que valoriser en compensation ?

La littérature est riche de satires s’attaquant à la pédanterie scientifique et politique. Le Malade imaginaire de Molière et Le Petit Prince de Saint-Exupéry ne sont que deux exemples parmi des milliers mais révèlent la persistance du topos. Chez Molière, la satire des médecins ne réfute pas l’existence de véritables savoirs scientifiques. Quant au Petit Prince, la critique du géographe enfermé dans son bureau sert à prôner l’ouverture sur le monde et la capacité à donner de l’importance aux choses qui en valent la peine. Au contraire, World War Z réveille la critique de la science en provoquant maladroitement l’éloge de la violence, discrètement mais sûrement !

Le seul danger de montrer l’impuissance de la science comme dans World War Z est de faire surgir des discours du type : « Pourquoi se fatiguer à étudier et chercher puisque rien ne vaut un fusil pour combattre le mal ?« . Les productions culturelles ne sont bien sûr pas là pour servir à quelconque propagande humaniste mais à révéler les profondeurs de l’humanité, qu’elles soient flatteuses ou non. Il n’est donc pas question de condamner le film parce qu’il montre que la violence gagne toujours (puisqu’en dernier recours c’est malheureusement vrai). Encore faut-il que le spectateur ne finisse pas séduit par l’idée de pouvoir tirer sur ses concitoyens un jour de trouble social…Le risque de toute satire est d’être prise à la lettre !

II – La question sociale : entre nature et culture

La crise mène-t-elle forcément à la destruction de « l’animal politique » qu’est l’homme ? Notre comportement en société n’est-il qu’un maquillage que nous portons par contrainte, prêt à s’effriter dès qu’une faille se produit dans l’organisation sociale ?

Un ordre social bien fragile

World War Z montre des scènes de panique, comme celle du supermarché, où le respect de la dignité humaine disparaît sous la pression de la lutte pour la survie et la cupidité. L’inaction du policier face au crime que vient de commettre le héros est le premier symbole de la chute des autorités officielles. La crise de l’autorité déshumanise, ce qui n’est pas démenti par les catastrophes récentes : la panique lors du naufrage du Costa Concordia par exemple. Je préfère ne pas mentionner l’exemple des guerres afin de ne pas tomber dans un débat tout aussi intéressant mais hors de propos ici, celui de la « bonne » et de la « mauvaise » guerre.

Les plans larges de foules participent de cette anonymisation de l’humanité, en transformant l’individu en une fourmi parmi des milliers d’autres fourmis identiques. Titanic de James Cameron utilise les mêmes plans de foules pour une atmosphère similaire dans les derniers instants du naufrage.

L’homme tâtonnant

A côté de ce visage inquiétant de l’humanité qui fait de l’ordre social un rempart fragile face à  la défense naturelle des intérêts personnels en temps de crise, World War Z prône aussi l’entraide. Non seulement dans les phrases de conclusion en voix off mais aussi dans certains passages : la quête des virus dans le centre de l’OMS, l’aide mutuelle que s’apportent Gerry et Segan, etc. Cette entraide est toutefois noyée dans les tâtonnements malheureux des hommes, comme l’excitation des zombies à Jérusalem provoquée par le bruit des prières des individus protégés par les murs. Les tentatives d’endiguement par explosion sont également les signes d’un empirisme maladroit qui alimente le film en images apocalyptiques qui confirment la thèse de l’auto-destruction mêlée à un effet boule de neige. Il est bien connu que les catastrophes sont provoqués à 20 % par des incidents techniques et à 80 % par des erreurs humaines…

III – La connotation politique

Une esthétique de l’existence (savoir/agir), une peinture de la société en crise (anarchie ou lien social)…World War Z est aussi une peinture politique, même si celle-ci est surtout allégorique.

La sélection…pas si naturelle que ça

Le film sacre le pouvoir de l’armée, seule détentrice des armes, des compétences combatives et des hommes entraînés à vivre des expériences éprouvantes. Les scènes les plus dures à supporter sont celles qui sont les plus vraies : l’évacuation du « personnel non-nécessaire » par hélicoptère afin de ne pas encombrer la flotte de l’ONU. Ne jouons pas les choqués alors que nous fermons tous les jours les yeux devant les pauvres qui jonchent nos rues. Même dans un Etat de droit, les personnels « non-nécessaires » sont malheureusement exclus, et il serait hypocrite de nier cette vérité. World War Z évoque non seulement la sélection naturelle des espèces mais aussi la sélection politique, organisée par le système politique, que ce soit consciemment ou non.

TitanicArmageddon, Deep Impact et 2021 ont tous soulevé la question de la sélection : qui faut-il sauver ? Faut-il plutôt sauver la vie d’un être humain ou embarquer La Joconde ? Les riches doivent-ils passer avant les pauvres ? Les femmes avant les hommes ? Les traders avant les artistes ? Le mythe de l’arche de Noé nous habite toujours. Il est difficile pour chaque spectateur qui sait qu’il n’est pas un héros (moi le premier !) de se dire qu’il n’a aucune chance d’être sauvé par les autorités. Les films catastrophes sont en cela des bombes cathartiques.

Le zombie : l’allégorie du mal à combattre ?

On est tenté de voir des symboles partout, je ne me lancerai donc pas dans des amalgames scabreux qui assimilerait l’invasion zombie à la standardisation du monde, qu’elle soit religieuse ou culturelle. Chaque spectateur verra dans les zombies le mal qu’il veut.

Il est plus convaincant de s’intéresser à la figure du zombie comme individu ni mort ni vivant, cet humain déshumanisé. On peut y voir un parallèle intéressant avec Rhinocéros de Ionesco : comme Béranger, Gerry se bat pour ne pas être contaminé. Plutôt que de chercher ce que représentent les zombies politiquement, il convient de se concentrer sur la figure de la métamorphose et ce qu’elle permet artistiquement (étapes de la transformation) et philosophiquement (question de l’identité). La transformation d’individus en zombies donne le droit de tuer. L’image gênante à la fin du film où un stade rempli de zombies se fait bombarder interpelle : ces zombies sont-ils encore des êtres humains ? Leur métamorphose laisse planer le doute…Le cas du chercheur de l’OMS dont l’enfant a été tué par « quelque chose qui avait été sa femme » est encore plus troublant. Le corps n’est pas garant de l’identité. Gerry veut se jeter du toit de l’immeuble au moment où il se croit contaminé, comme s’il allait arrêter d’être lui.

Dommage que le film n’ait pas mis Gerry face à la version zombie de son épouse pour apporter un élément de réponse à cette question de la métamorphose. Le film inquiète plus qu’il ne fait peur, il fragilise la conception solide que nous pouvons avoir de la société, qui ne peut pas fonctionner sans solidarité. En effet, un être humain peut devenir un monstre en une poignée de se secondes (12 selon le film !), et justifier des crimes. Un lien social fondé sur la somme des intérêts personnels est un leurre, c’est la seule leçon politique non-partisane qu’il est possible de tirer de ce film. 

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Mariage pour tous et éducation : la priorité aux valeurs de la République !

L’appel des professionnels de l’enfance est un mouvement soutenant le collectif « La manif pour tous », opposé au mariage pour tous voté par l’Assemblée nationale le 23 avril. En un mot, ce mouvement interpelle Christine Taubira, rapporteuse de la loi, et Vincent Peillon, ministre de l’Education nationale, sur l’impossibilité d’enseigner aux jeunes le principe de la filiation issue de personnes de même sexe.

J’ai tout de suite été troublé par cet appel qui pour moi confond deux grands axes du socle commun de compétences établi pour évaluer les élèves lors de leur scolarité obligatoire jusqu’à la fin du collège.

Je le rappelle, ce socle commun de compétences est un outil qualitatif d’évaluation qui divise l’apprentissage en trois axes progressifs: les connaissances, les compétences et les attitudes. Les connaissances rassemblent l’ensemble des savoirs scientifiques qui sont mobilisés par les élèves dans le cadre d’exercices. Mis en application, ces savoirs deviennent des compétences. Ces compétences elles-mêmes intériorisées à force d’être appliquées, permettent de construire des réflexes chez l’élève, ce sont les attitudes.

Je vais reprendre un des points de l’appel des professionnels de l’enfance (que vous pouvez lire ici). Je le dis tout de suite, mon objectif est de démontrer qu’ils n’ont pas à avoir peur, en m’appuyant sur les programmes de l’Education nationale et sur un peu de bon sens citoyen. Je ne traiterai que le premier point du manifeste dans cet article. Le reste pour plus tard !

Argument de l’appel des professionnels de l’enfance : « venez expliquez à nos classes de CP comment deux femmes ou deux hommes peuvent avoir des enfants »

Je tiens à souligner tout d’abord mon accord avec ce point sur le danger d’attribuer une valeur marchande au corps humain dans l’exemple que le manifeste évoque. Mais la loi votée le 23 avril n’autorise pas ces pratiques, et les débats viendront au moment venu. Laissons donc à madame Taubira et à monsieur Peillon le temps d’élaborer leur politique réformiste, chère au parti socialiste, avant de les accuser de malice et de hisser le droit mariage et de l’adoption pour tous les couples au rang de porte ouverte à toute autre pratique.

Deuxièmement, le manifeste utilise un verbe simple mais qui n’est pas sans conséquence : « donner un enfant ». Moi-même fils d’un homme adopté et connaissant la douleur que cela a représentée pour mon père enfant, sa mère et sa mère adoptive, je ne permets pas que l’adoption soit qualifiée aussi arbitrairement, d’un revers de main. Je ne permettrai pas non plus de faire l’injure aux professionnels de l’enfance membres de ce mouvement de mentionner que l’adoption concerne aussi les hétérosexuels. Mais cela semble plus simple à expliquer aux élèves que des hétérosexuels peuvent adopter.

J’entends à droite et à gauche que l’adoption par des hétérosexuels ne fait que corriger une nature mal faite et que, tout compte fait, l’adoption permet à ces couples d’avoir ce qu’ils auraient dû avoir ! Immense sophisme que voilà, car ce même mouvement refuse le droit à l’enfant, mais aux homosexuels seulement. Je profite de ce moment pour énoncer le fil rouge de mon argumentation : le mariage et l’adoption n’ont pas la vocation d’imiter la nature mais de permettre à des couples de transmettre une culture et de construire des citoyens français, européens, et mondiaux.

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avril 26, 2013 · 8:25

Les rectifications orthographiques de 1990 pour les vieux

orthographeAvant, j’avais un dictionnaire. Maintenant, j’ai Google (sans plagier le célèbre Norman!). J’ai vite compris que les premières lignes servies par le moteur de recherche n’étaient pas forcément un gage de vérité. J’ai donc eu de nouveau recours aux bons et loyaux services du vieux Robert…mais qui ne collait pas toujours avec ce que je pouvais trouver dans le journal… Et, tout à coup, j’ai su : les rectifications orthographiques de 1990 ! Comment pouvais-je le savoir ? Mes instituteurs m’en ont toujours parlé comme de la peste ou d’un méchant acte de démagogie. Toujours est-il que je me suis senti moins perdu… Si le Robert dit que pagaille dit qu’on peut aussi écrire pagaïe (que le correcteur WordPress s’empresse de me souligner d’un rouge humiliant…), il ne dit pas qu’ambigüité est aussi correct qu’ambiguïté ! Etant né en 1989, j’ai toujours trouvé que les années 1990 étaient décadentes, mais est venu le temps de l’accueil chaleureux du changement !

Du chaos à l’ordre

L’Académie française, ainsi que ses soeurs du Québec et de la Belgique, ont toutes approuvé les propositions du Conseil supérieur de la langue française du 6 décembre 1990. Ces propositions ont pour but de rendre l’usage de la langue plus « sûr », notamment dans la création de mots nouveaux qui devront faire honneur à la beauté du français. De plus, une orthographe plus cohérente sera mieux appliquée. J’ajouterai que les vestiges de l’Ancien Français ne sont pas des exemples de cohérence, et que le Conseil supérieur de la langue française a vu juste en cherchant l’harmonie !

La difficulté de ces rectifications tient à cette phrase fatale : « les graphies rectifiées devenant la règle, les anciennes demeurant naturellement tolérées« . Voici la source de mon sentiment de nullité orthographique que je connais depuis quelques mois : chacun a le droit de mettre selon son gré un accent grave ou aigu à « réglementation » ! Le rapport souligne, à ma grande satisfaction « la discordance nombreuses entre les différents dictionnaires« , mais ne donne raison à aucun d’entre eux ! Dans l’enseignement, les nouvelles règles seront privilégiées. Nous sommes définitivement une génération sacrifiée. J’ose même exagérer mon sentiment de perdition en citant Musset décrivant sa propre génération sacrifiée :

« Trois éléments partageaient donc la vie qui s’offrait alors aux jeunes gens : derrière eux un passé à jamais détruit, s’agitant encore sur ses ruines, avec tous les fossiles des siècles de l’absolutisme ; devant eux l’aurore d’un immense horizon, les premières clartés de l’avenir ; et entre ces deux mondes… quelque chose de semblable à l’Océan qui sépare le vieux continent de la jeune Amérique, je ne sais quoi de vague et de flottant, une mer houleuse et pleine de naufrages, traversée de temps en temps par quelque blanche voile lointaine ou par quelque navire soufflant une lourde vapeur [...] » (Confession d’un enfant du siècle)

A ceux qui avaient honte en écrivant le montant de leurs chèques en lettres : séchez vos larmes !

Mon instituteur de CM2 avait consacré tout un après-midi au trait d’union dans les chiffres. Nous étions en 1999…le pauvre aurait pu se faciliter la vie puisque désormais, nous sommes invités à mettre des traits d’union partout. Même si mes yeux brûlent, écrivons : « cent-deux ans ».

Vous avez encore l’habitude de tracer une ligne horizontale en doutant de vos accents ? N’ayez plus peur d’assumer vos accents !

J’écrivais « je cède » mais « je céderai », car le -e muet de « cède » ouvre le [e] tandis que le -e central de de « céderai » ferme le [e] initial. Il semblerait que l’Académie ait admis que le [e] central soit devenu muet car, maintenant, écrivez « cèderai » (que mon correcteur orthographique me refuse toujours !) !

Qui a dit que l’Académie était pédante ?

Le rapport de l’Académie rappelle à maintes reprises son souci de réduire les anomalies de la langue qui ne sont justifiées ni par l’histoire ni par la logique. Cette démarche rend à l’orthographe son caractère édifiant et atténue la crainte qu’elle suscite souvent dans les jeunes exprits. Parmi les propositions du rapport qui feront frémir les pédants des brunchs et goûters sucré-salé entre amis, on trouve la régularisation des pluriels des mots empruntés à une langue étrangère: un scénario s’écrira au pluriel des scénarios. Vous qui avez connu cette remarque désobligeante : « Hum…scenarii, tu veux dire ? », n’avez plus de sang d’encre à vous faire ! Adieu aux humiliations de la part de ceux qui prennent l’orthographe comme un argument d’autorité pour détourner leur esprit faussement érudit d’une idée de fond qu’ils ne comprennent pas !

Le groût de l’effort, de la logique et de l’histoire orthographique, espérons-le, serait en voie de primer dans la pédagogie sur le culte de l’exception.

La version complète du rapport de l’Académie est disponible sur Wikisource: http://fr.wikisource.org/wiki/Rapport_de_1990_sur_les_rectifications_orthographiques#I.3.2._L.E2.80.99accent_grave_ou_aigu_sur_le_e

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Le luxe: vanité ou raffinement ?

« Un battement de cœur la prit dès le vestibule. Elle sourit involontairement de vanité, en voyant la foule qui se précipitait à droite par l’autre corridor, tandis qu’elle montait l’escalier des premières. Elle eut plaisir, comme un enfant, à pousser de son doigt les larges portes tapissées ; elle aspira de toute sa poitrine l’odeur poussiéreuse des couloirs, et, quand elle fut assise dans sa loge, elle se cambra la taille avec une désinvolture de duchesse » (Gustave Flaubert, Madame Bovary, deuxième partie, chapitre XV). Si on en croit cette vision de l’attitude luxueuse décrite comme vaniteuse par Flaubert, le luxe serait une pratique sociale caractérisée par la recherche de commodités coûteuses ou de biens raffinés et superflus, souvent par goût du faste ou désir d’ostentation. Flaubert nous informe aussi que le luxe est réservé à une partie supérieure de la population, et que tout individu qui cherche à en adopter les codes est ridicule. Le luxe est-il donc réservé à une élite ? Il serait par essence inégalitaire et discriminant, en refusant toute tentative « parvenue ». Cette question revient à opposer deux conceptions du luxe : l’une qui le définit comme une attitude décadente fondée sur des apparences et des possessions affichées avec démesure, et une deuxième qui le concevrait plutôt comme une profondeur d’esprit, une richesse intellectuelle et patrimoniale.

Démesure et cupidité

Nathalie Kosciusko-Morizet, personnalité de droite, écrit le 8 octobre sur son blog : « Il faut que partout se lèvent des femmes et des hommes qui sachent qu’il faut réinventer […] notre envie d’être riches, inventifs, conquérants». Dans cette conception de l’argent comme fierté, la richesse et la conquête sont vues comme un objectif en soi, une performance dont les objectifs sont toujours à recommencer. Le luxe, synonyme de démesure est dans cette perspective la pratique d’un excès coûteux, une fuite en avant incessante, caractérisée par la cupidité de la société capitaliste. Comment différencier, dans ce bal fulgurant, le bon goût de l’ostentation ? En effet, le luxe peut aussi exprimer un ensemble de dépenses effectuées pour acquérir un plaisir qui tire son intensité de sa rareté. Alain Corbin, dans L’avènement des loisirs, ouvrage consacré à l’oisiveté au XIXè siècle, définit le luxe comme l’occupation de son temps libre par des activités peu répandues et peu accessibles, dont la destinée est d’être imitées, de se démocratiser et de périr. Mal nécessaire ou caprice incontrôlé, le luxe se caractérise avant tout par les luttes et les différenciations sociales qu’il suscite.

A l’origine de la guerre du luxe est la convoitise. René Girard écrit dans Mensonges romantiques et vérité romanesque que l’acquisition d’un bien résulte du désir de ressembler à celui qui possède déjà ce bien, plutôt qu’au désir d’acquérir le bien en soi. Sous le second Empire, toutes les dames de la haute bourgeoise ou récemment anoblies se disputent Worth, le couturier de l’impératrice Eugénie. On imagine facilement que ces dames étaient moins passionnées par les innovations et l’érudition de la mode que par le rapprochement que leurs toilettes faisaient naître entre leurs vêtements et le statut d’impératrice. Le luxe est une nécessité sociale : il s’agit de tenir son rang, d’être vu et remarqué dans une société de l’image à laquelle la Cour de Versailles a beaucoup contribué jusqu’à sa transposition dans la société capitaliste, selon Norbert Elias (La Société de cour). Madame Bovary, arborant « des airs de duchesse » à l’Opéra est l’incarnation de ce désir d’être une autre femme. Les magazines de mode et les romans de la bibliothèque bleue décrits par Flaubert sont aujourd’hui transposés dans la frénésie de la Fashion Week. Les critères du « vrai » luxe ne cessent de s’élever au fur et à mesure que les marques se démocratisent afin de continuer à les rendre inaccessibles. On parle aujourd’hui de Louis Vuitton comme une marque grand public, alors que ses pratiques artisanales de qualité n’ont rien à envier à des marques réputées plus luxueuses, comme Anne Valérie Hash, prisée parce que personne ne la connaît. Cela confirme notre conception du luxe comme inégalitaire.

Culture et épanouissement personnel

Le luxe, pourtant, peut être conçu d’une autre manière et s’inscrire dans une perspective de développement individuel et collectif sur le long terme au lieu de défendre des perspectives commerciales effrénées. Il ne s’agit pas seulement du fait que les marques de luxe sont plus pérennes que les autres. Quand nous parlons de perspective pérenne, nous faisons référence aux arguments des Anciens, dans la querelle littéraire et philosophique analysée par Marc Fumaroli (La Querelle des Anciens et des Modernes). Au XVIIè sicèle, les Modernes, nous dit Fumaroli, font l’éloge du présent, de son inventivité, de ses prouesses techniques, et vantent les mérites du Roi Soleil, mille fois supérieur aux dirigeants de l’Antiquité, comme le remarque Charles Perrault dans Le siècle de Louis XIV. Cette vision progressiste de l’Histoire, dont Voltaire se fera le partisan dans son panégyrique du luxe, Le Mondain, s’oppose à la vision des Anciens qui se réfèrent à une vérité éternelle immuable quelle que soit l’époque, comme Boileau puis Rousseau. Si on les appelle les Anciens, c’est moins, comme on le croit souvent, pour leur attachement aux valeurs conservatrices qu’à leur admiration pour la philosophie antique. Face aux Modernes qui ne manquent pas d’éloges sur les fastes de la Cour du Roi, les Anciens, eux, se donnent le droit de critiquer les excès et d’inviter le roi à plus de sagesse. Pour eux, comme pour Socrate, Epicure et Diogène, le luxe est décadence s’il est synonyme d’excès. Pour la philosophie socratique, le luxe peut rejoindre le bien s’il se réfère à un état d’esprit serein disposé à apprendre à se contenter de ce que la vie offre, de jouir infiniment de quelques biens de grandes valeurs sans chercher à en acquérir toujours plus. Rester dans l’admiration et la contemplation d’un nombre limité d’objets somptueux qu’on possède, voilà la seule pratique équilibrée du luxe possible. Dans ce sens, les choses de l’esprit peuvent aussi être considérées comme un luxe. Le luxe selon les Anciens n’est pas un combat contre autrui mais un combat avec soi-même dans la recherche des significations d’un objet, dans l’appropriation qu’on construit  à partir de lui.

Diogène, au fond de son tonneau, dénonçait l’artifice des conventions sociales et du luxe : « Ôte-toi de mon soleil », dit-il à l’empereur Alexandre. Le luxe de Diogène, son Soleil, n’était pas sa richesse extérieure mais son être face à la dictature des apparences. Depuis la disparition des privilèges de la noblesse lors la Révolution française, les nobles déchus et les grands bourgeois recherchent d’autres moyens de paraître « plus grands », comme à travers les rallyes de la grande bourgeoisie actuelle, décrits par le couple Pinçon-Charlot. Barbey d’Aurevilly, dans ses nombreux ouvrages, donne plus de grandeur aux nobles du XVIII siècle, à la fois instruits, fins, héritiers de toute une histoire, parfois pauvres, qu’à la cupidité des nouveaux nobles de la Restauration qui n’ont que l’argent pour acheter le respect de leurs semblables. Le luxe devient l’affaire de tous au XIXè siècle, et révèle qu’il peut autant le meilleur que le pire, selon la manière dont l’individu l’appréhende, selon que sa pratique est vue comme une grandeur en soi ou un couloir vers l’accomplissement de soi. Selon la pyramide de Maslow, la préoccupation la plus haute de l’homme, son seul « vrai » luxe, est son propre développement, tandis que l’acquisition matérielle se trouve au plus bas de l’échelle.

Ainsi, notre étude de l’opposition deux conceptions du luxe, l’une fondée sur le désir d’ostentation, l’autre sur la recherche de sens, nous permet d’affirmer qu’il est important de protéger les beaux objets de la spéculation et de l’élitisme inhérent au luxe ostentatoire. Dans le débat récent qui a agité les parlementaires sur la prise en compte des œuvres d’art dans le calcul de l’impôt sur la fortune, toute la question est de savoir si on considère l’art comme un apparat matériel ou un patrimoine spirituel auquel on tient pour des raisons intimes. Puisque la réponse à cette question est dans le cœur de chaque détenteur d’œuvre d’arts, il est difficile de déterminer quels amateurs sont à taxer ou non, lesquels aiment les œuvres d’art pour être encore plus riches lesquels les aiment pour les contempler et en tirer un surplus d’existence.

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Besoin de partir ?

La filmographie et la littérature sur le thème du voyage sont plus riches que toutes les anthologies imaginables. Partir pour revenir à ses racines, partir pour se connaître, partir pour oublier ou partir pour grandir… Les motivations du voyage sont indénombrables. Je suis moins intéressé par les raisons du départ que les manières de parvenir à l’ailleurs… Pourquoi cet article ? Autour de moi, j’entends une majorité de personnes qui rit au nez de trentenaires qui n’ont pas parcouru les cinq continents avant l’obtention de leur diplôme. D’autres qui considèrent que le voyage ne peut être que physique : « Ne parle pas, tu n’y es même pas allé ! », me disent-ils. Ce que j’ose appeler un empirisme primaire semble être la règle de tous les CV.

Je ne démentirai jamais la nécessité de se mouvoir pour éprouver des vérités qu’on croyait invincibles. Je n’applaudirai pas non plus le monopole du voyage pour attester de l’intelligence d’un individu.

Explorer des vérités qui ne sont pas humaines : la richesse de l’art

A quoi sert un livre ? A quoi sert une métaphore ? Boris Vian, dans L’Ecume des jours, nous ouvre un monde régi par les perceptions, non par les lois de la technique : les câbles d’un ascenseur ne s’enroulent pas, ils s’allongent. Finalement, pour l’oeil, c’est bien plus logique ! Un cancer du poumon ressemble bien plus à un nénuphar qu’à une destruction de cellules. La poésie nous ouvre les portes de perceptions nouvelles. Cet argument, aussi banal soit-il, n’en devient pas pour autant faux. La RATP n’y croit-elle pas encore quand elle brandit son slogan « Aimons la ville », appuyé par des poèmes amateurs ? L’amour de la proximité n’a comme chemin que celui d’une redécouverte.

Cette conception a comme effet perverse de nous soumettre à l’étonnement. C’est là mon grand défaut ! A force d’être étonné de tout, j’accepte tout au nom de l’effet de surprise. A mon grand malheur, je ne m’énerve jamais dans le métro parisien, je m’étonne, pris au piège d’un rêve éveillé à la manière de Ruy Blas qui, en aimant et commentant l’amour, ne connaît finalement jamais les joies de le vivre ! Parvenir à s’étonner sans se soumettre, c’est là que réside l’ambiguïté du voyageur.

Ambiguïté du voyageur

Selon Montaigne, le voyage mène au relativisme le plus extrême. L’humanisme occidental atteint là une limite. Alain Finkielkraut nous le rappelle dans La Défaite de la pensée.

Comment continuer de croire en ses valeurs ? Comment continuer de faire preuve d’intolérance envers ce que l’on trouve dégradant pour l’homme? La vérité du terrain n’a pas de loi à imposer, les hommes ont déjà assez montré qu’ils étaient capables des pires bassesses. Par respect des cultures étrangères et pour assurer la signature d’un contrat, on devrait m’infliger ce qu’on enseigne en cours de multiculturalisme: s’adapter… Non, je ne m’adapte pas. Le multiculturalisme a la même limite que la liberté : ne nuis pas au bien d’autrui. Je suis multiculturaliste si j’adhère à ce qui me semble essentiellement bon dans chaque culture, que j’en tire une richesse. Je suis lâche si je pense être humaniste en faisant comme les autres parce que les lois injustes d’un pays me l’ordonnent et qu’au fond, « c’est folklorique ». Je me moque qu’on parle plus fort dans un pays plutôt qu’un autre. Cela est de l’ordre de l’interculturalité de comptoir. Mais je m’insurge que dans un pays on s’agenouille devant des êtres humains pendant que les autres sont victimes de persécutions.

Je ne dis pas que le voyage doit être vécu dans la complaisance de ce qu’on croit bon, car le voyage est remise en question de soi pour atteindre la goût de l’universalité. Je crois en l’humain d’abord, et l’humain n’est qu’un. Aucun dogme, aucun religion, aucune institution ne peut prétendre se placer au-dessus du coeur.

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« Dessine-moi un Parisien », un livre pour les Parisiens?

Je ne suis pas né à Paris mais j’y vis depuis un peu plus de cinq ans seulement… »Seulement? », me diront les natifs de la capitale. Dans la veine des vidéos « Ce que disent les Parisiens » de My Little Paris, je me suis procuré le livre Dessine-moi un Parisien d’Olivier Magny. Glossaire satirique du mode de vie des habitants de la capitale, cet ouvrage présente le paradoxe, il me semble, d’avoir été écrit pour les Parisiens et reflète ainsi la fausse modestie que leur attribue l’auteur. Il paraît assez peu amusant pour quelqu’un n’étant jamais venu à Paris de lire cet ouvrage, écrit pour des narcissiques qui s’enorgueillissent avec sourire de la peinture de leurs propres défauts: « Cet auteur me comprend teeeellement! ».

Je reprendrai donc la méthode d’Olivier Magny et commenterai ainsi l’effet que m’a produit le livre:

« Conseil utile: ne faites pas lire ce livre à une personne non-Parisienne, elle ne comprendrait pas l’humour, puisqu’elle n’est pas aussi cool qu’un Parisien! »

« Parlez en Parisien: en lisant un livre sur les Parisiens, j’ai trop pensé à nous quand on joue nos Parisiens de base, c’est trop marrant! »

Dessine-moi un Parisien entretient le mythe d’une identité parisienne, qui est en fait celle des grandes villes de France. A la manière des Contes de Perrault qui s’adressaient à un public de Cour friand de jeux d’esprit au sujet de la vie aristocratique « branchée », l’auteur s’adresse ici habilement à un public non-parisien (car je ne dirai pas à des « provinciaux »!) pour en fait satisfaire l’orgueil des habitants de la plus belle ville du monde.

A lire tout de même car vous y reconnaîtrez forcément quelqu’un !

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